« Prétend… mentir… atroce… bien…
mensonge… nuage… gouttes. »
Ce n’étaient que des mots, à peine lisibles, tracés par le sang qui avait englouti le papier déchiré. Au fond du trou, parmi des milliers d’autres feuilles, il dégageait une odeur ferreuse, mêlée à la terre humide et à la poussière.
À côté reposait un squelette dont le sang n’avait pas encore séché. Entre ses côtes, une matière noire et poisseuse s’étalait làoù se trouvaient les os brisés autour de son cœur.
Sous sa tête, une petite feuille blanche
brillait comme une fleur unique parmi des milliers de fleurs noires. On y lisait :
« Pourquoi Dieu
m’a-t-Il donné une vie, alors que je ne serai jamais celle qui a le droit de la diriger ? »
C’étaient des mots sincères, émanant d’une âme pure qui s’était noircie dans la tornade où elle s’était engloutie sans jamais en ressortir. Ici, entre terre et ciel, cette âme ne pouvait
plus garder le secret d’une fleur fanée en pleine
croissance. C’était Amélia, un œil qui ne s’était pas encore ouvert sur cette encyclopédie vide qu’on ose nommer “vie” ; un nourrisson enfermé dans une cellule sombre et rouillée, où même la pitié n’osait
aventurer ses pas.
Amélia était seule dans sa cage sans lumière, nourrie des restes refusés par les prisonniers. Elle grandit entre les mains d’un père qui ne la voulait pas, convaincu que cette fille serait l’encre de sa noirceur et qu’elle devait
donc mourir. Ses jours s’égrenaient
ainsi : Son sang s’écoulait, transformé par son père en argent, en paris, en rires avec ses compagnons.
À ses 16 ans, le peu de soutien que la vie lui offrait disparut. Elle n’avait plus de sentiments. Non, pas de sentiments, ni même d’étonnement en voyant son propre sang couler par terre. Son père, ne supportant plus ce corps sans vie et sans larmes, l’enchaîna aux murs.
Arrachant cette pierre qui tenait lieu de cœur chez Amélia, il la jeta au fond du trou des morts.
Là, seule sous la lumière de la pleine lune, le silence fut rompu par le son de sa souffrance alors qu’elle essayait de se détacher. Cela se termina par son effondrement, semblable à une montagne écrasée sous la neige. C’était la dernière fois qu’elle voyait son sang couler, celui-là même avec lequel elle parvint à tracer ces mots sur la feuille, avant que son âme ne lui
échappe.
Les seuls mots qu’elle répétait encore et encore étaient :
« On prétend vivre dans un monde, mais pourquoi mentir ? La vie n’est qu’un gros nuage noir et sombre qui ne fait rien à part pleurer son eau et nous laisser sous ses gouttes glacées. »
Une goutte l’entraîna alors vers le fond d’un trou creusé par un simple ver de terre, se refermant à jamais sur une âme qui
n’avait jamais vraiment vécu, mais son
âme est encore là sur terre, protégeant le
seul signe de l’existence d’Amélia : son sang.
Fin





