
À une époque où les moyens de communication semblent plus perfectionnés que jamais, la capacité des êtres humains à communiquer véritablement, elle, recule. Nous écrivons davantage, nous parlons davantage, mais nous écoutons moins ; nous nous rapprochons virtuellement tandis que les distances s’élargissent entre les murs des maisons et entre les cœurs. Ainsi, la séparation n’est plus la simple fin légale d’une union conjugale : elle est devenue un phénomène social qui mérite qu’on s’y attarde. Et ses causes ne résident peut-être pas dans le seul effacement de l’amour, mais dans un réseau complexe de pressions économiques, de mutations sociales, dans le rythme effréné de la vie, et même dans cet épuisement psychique qui rend l’être humain moins capable d’écouter celui ou celle qu’il aime.
L’écrivaine argentine d’origine arabe, Silvia Arazi, ne prétend pas détenir une explication définitive à ce phénomène, mais elle s’en approche avec un regard plus humain. Elle ne demande pas : pourquoi le divorce survient-il ? Elle pose une question plus cruelle encore : quand commence l’étrangeté entre deux personnes qui croyaient rester ensemble pour toujours ? Dès la première phrase, le roman affiche sa position avec clarté. L’héroïne, Lucía, dit :
« Je regarde un homme endormi à mes côtés, qui deviendra dès demain, et pour toujours, mon ex-mari. »
Ce n’est pas là le début d’une histoire d’amour, mais l’ouverture d’une dissection paisible d’une relation qui s’est achevée avant même qu’un mot d’« adieu » n’ait été prononcé par l’un des deux. L’homme dort encore au même endroit, mais la distance qui les sépare est devenue plus grande que n’importe quelle distance géographique.
Le roman ne cherche pas de coupable, ne prend parti ni pour l’homme ni pour la femme ; il conduit plutôt le lecteur vers l’intérieur, vers cette zone où les relations s’érodent en silence, des années avant la rupture effective. Car l’amour, comme le suggère Arazi, ne s’effondre pas d’un coup : il se fane lentement, sous le poids des petits détails auxquels personne ne prête attention.
L’intrigue tourne autour de Lucía, qui décide de se séparer de son mari Pedro après quinze années de mariage. Mais le roman ne suit pas une chronologie classique ; il se construit à partir de fragments de mémoire, de scènes brèves, de monologues intérieurs qui ressemblent parfois à des publications sur les réseaux sociaux ou à des plans de cinéma isolés, avant de se rassembler peu à peu pour composer le portrait complet d’une femme qui tente de se redéfinir après l’effondrement de son monde.
À travers ces fragments minuscules, Arazi ne raconte pas seulement l’histoire d’un mariage qui a échoué : elle dresse une cartographie précise de l’âme humaine. Lucía revisite son enfance, sa relation ambiguë avec sa mère Paula — qui a commencé par l’admiration devant sa beauté et sa culture, pour s’achever dans un sentiment profond de rejet et d’étouffement — tandis que son père, d’origine syrienne, incarne dans sa vie le pôle le plus chaleureux et le plus stable. Au fil du récit, l’héroïne découvre qu’elle craint de devenir une copie de sa mère, et de transmettre à sa propre fille les mêmes blessures qu’elle a portées toute sa vie.
C’est ici que le roman dépasse la question du divorce pour poser une interrogation plus profonde encore : ne transmettons-nous à nos enfants que nos traits de visage, ou leur léguons-nous aussi nos peurs, notre façon d’aimer, notre incapacité à nous exprimer, notre long silence ?
Et l’une des plus grandes beautés de ce roman est qu’il ne fait de son héroïne ni une victime, ni une héroïne invincible. C’est une femme qui hésite, qui s’emporte, qui languit, qui se laisse gagner par la nostalgie du passé, puis revient s’accrocher à sa décision, avant de la remettre en question à nouveau. C’est cette hésitation même qui donne au personnage sa vérité humaine, et qui permet au lecteur de reconnaître en elle une part de lui-même.
Il est frappant que ce roman, écrit en Argentine, touche pourtant des questions vécues partout dans le monde. Un article publié en 2016 par le quotidien argentin Clarín révélait que le divorce se concentre nettement autour de la quarantaine — en moyenne 47 ans chez les hommes et 44 ans chez les femmes —, soit précisément l’âge que traversent les personnages du roman ; cet âge que l’un des protagonistes décrit ainsi : « se retrouver vieux parmi les jeunes, et jeune parmi les vieux. »
La traduction… un dialogue entre deux cultures
Pour moi, traduire La Séparation fut une expérience différente de la plupart des œuvres que j’ai traduites de l’espagnol. C’est la première fois que je me trouvais à transposer une œuvre littéraire dont la langue tout entière se déploie dans la conscience féminine — une langue précise, d’une extrême sensibilité, qui repose davantage sur la suggestion que sur l’affirmation. Le véritable défi fut de préserver cette voix en arabe telle que l’avait voulue l’auteure, sans qu’elle perde ni sa finesse ni son authenticité.
Les outils de la traduction ne se sont pas limités aux dictionnaires et aux références : ils se sont étendus à un dialogue direct avec l’auteure du roman, Silvia Arazi. Cet échange a permis de déchiffrer nombre de codes culturels, de proverbes, d’expressions du quotidien, et même les ressorts psychologiques de certains personnages — transformant ainsi la traduction en un véritable dialogue entre deux cultures, bien plus qu’un simple passage d’une langue à l’autre.
Il est une belle ironie que ce roman, publié en 2018, n’ait pas été écrit avec l’idée qu’il atteindrait un jour le lecteur arabe ; et pourtant, l’élément arabe y est présent de façon naturelle, à travers le père de l’héroïne, d’origine syrienne. Une présence qui ne semble jamais forcée, mais qui reflète au contraire une page importante de l’histoire de l’Argentine, où les migrations arabes — syriennes et libanaises en particulier — ont contribué à façonner une part de la vie économique, politique et culturelle du pays, au point que l’un des fils de cette communauté, Carlos Menem, est parvenu à la présidence de la République. Peut-être la parution de ce roman en langue arabe constitue-t-elle un nouveau pont entre deux mondes que rapprochent des liens humains et culturels plus profonds que ne le laissent croire les distances.
En définitive, La Séparation ne propose aucune recette pour sauver les relations, et ne condamne personne ; elle invite seulement le lecteur à écouter ce qui se passe au fond de l’âme avant que le silence ne se change en rupture, et l’amour en souvenir. C’est un roman sur l’être humain lorsqu’il perd ses certitudes et tente de se redécouvrir après l’effondrement d’une part essentielle de sa vie. Et c’est peut-être pour cela qu’il paraît être un roman sur la séparation, alors qu’il est, dans son essence, un roman sur la quête retrouvée de la capacité à vivre.
Silvia Arazi est écrivaine, poète, chanteuse et actrice argentine. Elle a étudié l’histoire de l’art à l’université de Buenos Aires et a reçu le prix Julio Cortázar de la nouvelle. Ses œuvres, traduites en plusieurs langues, se distinguent par leur plongée dans les profondeurs de l’âme humaine et leur façon de transformer les détails du quotidien en questions existentielles qui dépassent les frontières du lieu et de la culture.
Taha Ziada est traducteur et journaliste égyptien, docteur en traduction de l’université de Salamanque, en Espagne, et lauréat du prix égypto-espagnol de la traduction. Il enseigne la traduction littéraire et journalistique à l’université du Caire, et a fait passer à l’arabe plus de dix-huit œuvres littéraires issues des trésors de la culture espagnole et latino-américaine, poursuivant son travail de passeur entre les langues arabe et espagnole.





