Le Caire- Par Taha Ziada
Quinze ans… Ce n’est pas seulement la distance temporelle qui sépare les deux volets du film «Le diable s’habille en Prada », porté par l’actrice oscarisée Meryl Streep. C’est aussi un promontoire élevé d’ici lequel nous observons un monde qui s’efface et un autre qui se dessine sous nos yeux.
Quinze ans auront suffi pour que notre manière de lire change, que le rapport de l’homme à l’image se métamorphose, et que le pouvoir d’influence passe de l’imprimerie à l’algorithme, du rédacteur en chef à la plateforme, et du photographe parcourant les continents à un modèle d’intelligence artificielle qui génère une scène en quelques secondes.
C’est pourquoi ce deuxième opus ne s’ouvre pas sur une note de nostalgie, mais sur un choc… ou plutôt, sur deux chocs simultanés.
Andy Sachs (Anne Hathaway) est licenciée de son groupe de presse dans le cadre d’une restructuration permanente qui ne s’encombre ni d’histoire ni d’accomplissements.
À peine a-t-elle le temps d’encaisser la nouvelle qu’elle se retrouve à une cérémonie célébrant sa consécration par l’un des prix journalistiques les plus prestigieux.
En un instant, elle perd et triomphe, s’effondre et s’élève, comme si le scénario voulait nous signifier que les grandes mutations ne nous accordent jamais le luxe d’une tristesse absolue ou d’une joie pleine ; elles nous placent toujours à la croisée des chemins.
Et l’histoire, après tout, n’a jamais fonctionné autrement.
Lorsque le cinéma est passé du muet au parlant, beaucoup ont cru que l’art qu’ils connaissaient touchait à sa fin. Pourtant, il n’a pas péri : il est né de nouveau.
Lorsque l’écran a abandonné le noir et blanc pour la couleur, le cinéma n’est pas mort ; son langage s’est simplement enrichi. Le latin lui-même, bien qu’éteint en tant que langue du quotidien, survit à travers les dizaines de langues qui en sont issues. Seules les idées qui ont refusé le changement sont restées prisonnières des livres d’histoire.
La presse ne fait pas exception.
Dans l’une des scènes les plus poétiques et amères du film, Nigel (Stanley Tucci) s’assoit avec Andy à la cafétéria du magazine Runway. Il ne lui parle ni des maisons de haute couture, ni du mensuel qui a fait la gloire de ces créateurs grâce à ses critères impitoyables, mais du temps qui passe. Il lui confie que la version papier n’a pas disparu, mais que, tout simplement, plus personne ne l’achète. Il lui raconte que les reportages photo qui exigeaient autrefois des semaines de travail sur le terrain, de l’Afrique aux confins de la Terre, se font désormais en studio, avant d’être téléversés sur une application de smartphone. Là, un lecteur les fait défiler d’un doigt distrait pour tuer le temps, submergé par le flux infini d’un ennui qui ne s’arrête jamais.
En une phrase anodine, le film résume quinze ans de bouleversements. Non pas parce que la presse écrite a perdu sa bataille, ni parce que le smartphone a triomphé, mais parce que le temps a redéfini le sens de la lecture, le sens de l’attente, et jusqu’au sens même de l’attention.
C’est là que réside le génie du film. Il ne juge pas le progrès, il ne le maudit pas, il n’en fait pas l’apologie ; il se contente de l’observer, nous laissant face à la question la plus difficile : si le changement est la règle, comment faire en sorte que ses fruits profitent à tous, plutôt que de devenir un nouveau moyen de perpétuer l’oppression et de reproduire le pouvoir avec des outils plus sophistiqués ?
Pourtant, le long-métrage ne nous confronte pas d’emblée à un conflit classique entre ancienne et nouvelle génération, mais plutôt à deux générations qui découvrent, chacune à sa manière, que le temps commence à les dépasser.
Andy Sachs revient dans l’univers de Runway en journaliste mûre, forte de ses prix et de son expérience, mais portant aussi les stigmates d’une institution médiatique qui l’a sacrifiée sur l’autel de la rentabilité avant d’avoir reconnu sa valeur.
Face à elle se tient Miranda Priestly, la femme qui a régné d’une main de fer et sans le moindre doute sur le monde de la mode pendant des décennies, pour découvrir que l’influence qui a bâti son empire ne suffit plus face aux calculs des investisseurs, aux algorithmes et aux courbes d’audience.
Le destin les réunit à nouveau, mais cette fois-ci, non pas comme le mentor et son élève, mais comme les deux témoins de la fin d’une époque.
Quant au jeune héritier, il ne voit en Runway ni une histoire ni un patrimoine culturel, mais un simple actif commercial à céder. Le monde auquel il appartient ne mesure pas la valeur à l’aune du goût ou de l’influence façonnés par le magazine, mais aux profits qu’il génère sur un marché qui n’accorde plus à la version papier ni aux maisons de couture traditionnelles le privilège dont elles ont joui pendant des décennies.
C’est ici que le film atteint le sommet de son intelligence. La confrontation ne se joue pas entre jeunes et vieux, ni entre le papier et l’écran, mais entre ceux qui perçoivent les institutions comme une mémoire indispensable appelée à évoluer, et ceux qui les considèrent comme des actifs liquidables dès que leurs rendements fléchissent.
Dès lors, la véritable question n’est plus de savoir comment résister au changement, mais comment participer à sa création, pour qu’il ne devienne pas une décision unilatérale prise par une minorité pendant que la majorité se contente d’en subir les conséquences.
La perspective la plus mature et la plus lucide offerte par le film ne concerne d’ailleurs ni la presse ni la mode, mais les femmes elles-mêmes.
Dans le premier volet, l’ascension vers le sommet impliquait de dupliquer le modèle de pouvoir existant ; un pouvoir dont le genre de celui qui l’exerce importe peu, puisqu’il repose sur l’exclusion et la reproduction de la domination.
Dans ce second volet, la menace ne vient plus de l’intérieur de l’institution, mais de l’extérieur. Elle émane d’un monde qui ne se soucie pas de savoir qui est assis sur le siège de direction, mais qui cherche plutôt à supprimer le siège lui-même.
Face à cela, les femmes n’ont plus d’autre choix que d’emprunter une voie différente : non pas rivaliser pour hériter du pouvoir, mais bâtir une solidarité qui transcende les générations et les expériences, transformant ainsi l’évolution de menace en opportunité.
Miranda incarne l’expérience, la mémoire et le talent de façonner le goût ; Andy représente une génération qui a appris des erreurs de ses aînés sans pour autant les renier ; tandis que le monde numérique apporte des outils incontournables, qui ne doivent cependant pas devenir un moyen d’effacer tout ce qui les a précédés.
C’est sans doute pourquoi le film a choisi de placer la femme au cœur de tout ce récit, non pas parce qu’elle serait le maillon faible ou le maillon fort, mais parce qu’elle est la variable la plus influente dans l’équation du changement.
La femme est ici le mannequin à travers lequel on commercialise la mode, elle est la rédactrice en chef qui fait la pluie et le beau temps sur le goût public, elle est l’employée qui court après son rêve de promotion, mais elle est aussi la première à faire les frais de chaque restructuration, et la première à qui l’on demande de se réinventer dès que les règles du marché basculent.
Elle est tantôt la marchandise, tantôt la décideuse, et la victime dans les deux cas si la logique du pouvoir reste inchangée.
C’est pourquoi le dénouement du film n’apparaît pas comme le triomphe d’une femme sur une autre, ou d’une génération sur une autre, mais comme une invitation à briser le cercle vicieux qui, pendant des décennies, a perpétué l’oppression au sein du système.
Le pouvoir ne devient pas plus juste parce qu’une femme succède à un homme, de même qu’il ne devient pas plus injuste parce que la technologie remplace l’humain. Le critère de justice n’est pas l’identité de celui qui détient le pouvoir, mais la manière dont il l’exerce.
C’est de là que la scène de retrouvailles entre Andy et Miranda tire sa véritable signification. Il ne s’agit pas d’une simple réconciliation entre deux personnages, mais d’une tentative de bâtir une alliance entre l’expérience et le renouveau, entre la mémoire et l’innovation. L’objectif est d’empêcher que le progrès ne devienne une lame de fond qui emporte tout le monde sur son passage, pour en faire plutôt une opportunité où chaque génération transmet son précieux bagage à la suivante, sans que celle-ci ne cherche à l’effacer ou à s’en passer.
On ne défend pas le patrimoine par la nostalgie, tout comme on ne fait pas triompher la modernité en exécutant le passé. Ce que suggère le film, par essence, c’est la possibilité de jeter un pont entre les deux ; de réconcilier l’expérience avec l’innovation, afin que la femme avance tout en revendiquant son droit à l’évolution, plutôt que d’être contrainte, à chaque époque, de payer un nouveau tribut pour prouver sa légitimité une fois de plus.
Ici, le film transcende les limites de la simple fiction cinématographique. Il soulève une question qui interpelle chaque profession, chaque société et chaque révolution technologique : comment faire de la technologie un prolongement de l’humain, et non son substitut ? Comment transformer l’intelligence artificielle en un partenaire qui élargit les horizons de la créativité, plutôt qu’en un outil qui engloutit la mémoire, réduit l’expérience à néant et reproduit le pouvoir sous des noms et avec des instruments nouveaux ?
Quinze ans plus tard, « Le diable s’habille en Prada » n’est plus un film sur la mode, ni sur la presse, ni même sur Meryl Streep livrant l’une de ses plus grandes performances. Il est devenu le miroir d’une question bien plus vaste : comment traverser les grandes mutations sans y perdre notre âme ?
L’histoire nous a appris que le progrès n’attend personne, mais elle nous a aussi enseigné que les civilisations ne se mesurent pas uniquement à leur capacité à produire de la nouveauté, mais à leur aptitude à emporter leur mémoire avec elles lorsqu’elles traversent vers l’avenir.
C’est peut-être pour cela que la fin du film semble plus optimiste qu’elle n’en a l’air au premier abord. Elle ne célèbre pas la victoire du passé sur le futur, ni celle de la technologie sur l’humain, mais la possibilité de transformer le conflit en partenariat. Elle montre que la différence entre les générations peut être une source de force plutôt qu’un motif d’exclusion, et que l’intelligence artificielle peut devenir une extension de l’esprit humain, et non son remplaçant.
Le changement demeure la règle… mais le choix, lui, restera toujours entre nos mains : soit nous en faisons une opportunité où chacun trouve sa place, soit nous le laissons, à chaque époque, perpétuer l’oppression avec des outils toujours plus modernes.
Le Caire, juillet 2026





