C’est au cœur du siège de la gouvernorat de Sohag que s’est tenue une séance singulière, vibrante d’histoires et de mémoire, consacrée aux « expériences pionnières dans le soutien aux industries culturelles et artisanales ». Cette rencontre fait partie intégrante du IVᵉ Forum scientifique d’« Atlas des Traditions Populaires », placé cette année sous le signe de la geste hilalienne et de ses narrateurs, un héritage immatériel qui traverse les siècles.
L’événement, patronné par le ministre de la Culture, Dr Ahmed Fouad Heno, est organisé par l’Autorité générale des Palais de la Culture, dirigée par le général Khaled Al-Labban. Une initiative qui s’inscrit dans un vaste effort de préservation du patrimoine vivant et de valorisation de ceux qui, de génération en génération, ont porté la mémoire de la sîra hilaliyya.
Autour des tables rondes, l’atmosphère était faite de respect et de transmission. Parmi les présents figuraient le Dr Mohamed Hassan Abdel Hafiz, président du forum, la Dr Chaimaa El-Saidi, directrice générale de l’Atlas, Jamal Abdel Nasser, directeur de la région culturelle du centre de la Haute-Égypte, ainsi que de nombreux responsables, chercheurs et passionnés de patrimoine.
Une séance placée sous le sceau de l’émotion et de la transmission
Présidant la rencontre, la Dr Hanan Moussa, directrice centrale des études et recherches, a exprimé son profond attachement au nouveau partenariat établi avec la Société d’Éducation et de Développement d’Assiout, fondée en 1940. Une institution pionnière qui, depuis des décennies, soutient les écoles de Sohag et œuvre à l’autonomisation culturelle et économique des femmes.
Elle a souligné, avec conviction, que les partenariats communautaires constituent l’un des remparts essentiels pour sauvegarder l’héritage immatériel.
Lola Laham, présidente de la Société, a ensuite pris la parole pour retracer le long chemin parcouru. Les dernières décennies, a-t-elle raconté, ont vu un engouement croissant pour les produits artisanaux de l’institution. Un succès qui a permis d’élargir les créations, depuis les motifs inspirés de l’environnement rural jusqu’aux dessins puisés dans l’imaginaire de la sîra hilaliyya, notamment dans la désormais célèbre communauté artisanale du village de Tunis, dans le Fayoum.
Elle a rappelé la volonté constante de préserver l’âme du patrimoine tout en lui donnant une expression contemporaine : pièces tissées au métier à tisser traditionnel, motifs coptes, arabesques islamiques, dessins spontanés… autant de traces vivantes d’une identité égyptienne riche et plurielle.
Les femmes artisans : Gardiennes d’un art et d’une mémoire
Laham a rendu un hommage appuyé à l’artiste Feryal Ahmed, dont les panneaux textiles inspirés de la geste hilalienne sont reconnus dans tout le pays. Une créatrice qui a su marier narration et expression plastique en un langage visuel d’une rare intensité.
Les témoignages se sont succédé, formant un chœur de voix féminines passionnées.
Naglâa Taha, fille de l’artiste Feryal Ahmed, a évoqué avec émotion son expérience : transformer le fil et l’aiguille en récit, faire du tissu un livre où les identités se racontent.
Puis est venue la voix de Naïma Adib, qui a détaillé l’extraordinaire minutie du processus textile : de la première torsion du fil jusqu’à l’encadrement final de la pièce, un parcours où chaque geste porte la mémoire des mains qui l’ont appris.
Riham Safwat a partagé à son tour son voyage dans l’univers de la broderie, tandis qu’Afaf Ali a raconté son ascension remarquable dans l’art du talli, passée du statut d’apprentie à celui de formatrice reconnue. Dans son centre artisanal, elle a introduit de nouveaux types de fils, donnant à cette tradition un souffle innovant et contemporain.
La séance s’est clôturée par la présentation de l’expérience de Fatma Sami qui, en collaboration avec les chercheurs de l’Atlas, a travaillé à intégrer la sîra hilaliyya dans les écoles nationales. Une démarche ambitieuse qui a donné naissance à des pièces théâtrales, films documentaires, textes pédagogiques et ouvrages destinés aux élèves. Elle a également évoqué les projets émergents utilisant l’intelligence artificielle pour offrir aux jeunes une découverte renouvelée et captivante du patrimoine.
Un dialogue ouvert, une mémoire partagée
Lorsque la parole a été donnée au public, les interventions ont été nombreuses.
Nihad Helmy a souligné l’urgence d’inscrire la Société d’Assiout dans les listes officielles de sauvegarde du patrimoine, tandis que le Dr Mohamed Galal Megled a rappelé que la langue arabe demeure le premier écrin de l’identité culturelle.
La Dr Nevine Khalil a insisté sur la nécessité de renforcer le soutien institutionnel, et le représentant des jeunes a appelé à intégrer la sîra hilaliyya dans les spectacles destinés aux enfants et adolescents.
L’ingénieur Atef Nawar, fort de son expérience avec l’UNESCO, a mis l’accent sur l’importance de protéger les motifs originels du talli. Même son de cloche du côté du poète Abdel Hafiz Bekhit, qui a rappelé que le patrimoine de Sohag et Akhmim reste encore sous-exploité.
La Dr Iman Hamad a plaidé pour une stratégie à long terme visant à réintroduire le patrimoine dans les écoles. Quant à la Dr Chaimaa El-Saidi, elle a présenté le projet d’Atlas des écoles nationales, où quatre-vingt-dix proverbes populaires ont été réinterprétés de manière créative par les élèves.
« Sauvegarder le patrimoine, a-t-elle conclu, est une responsabilité à la fois individuelle, collective… et profondément humaine. »
Art, science et mémoire : Un même élan
Dans la seconde partie, la Dr Nevine Khalil a dirigé une session scientifique dédiée à la qualité de la culture visuelle dans les arts populaires, une condition essentielle pour préserver l’authenticité des motifs.
Plusieurs communications ont été présentées, dont celle de la Dr Manar Abdel Razek, qui a exploré les défis auxquels se heurtent les narrateurs de la sîra à l’ère numérique. Elle a souligné la place grandissante de l’intelligence artificielle dans la sauvegarde du patrimoine : restauration numérique, scénographies interactives, reconstitution sonore, modélisations… tout en mettant en garde contre les dérives qui pourraient dénaturer l’esprit de la geste.
Le Dr Khaled Al-Metwally a livré une étude sur l’architecture visuelle de la sîra hilaliyya, tandis que l’ingénieur Atef Nawar a montré comment la geste s’étend des tapis traditionnels aux films, du tissage au design contemporain.
La Dr Samar Saïd a rappelé la nécessité de former le public à reconnaître les œuvres fidèles à la tradition, et la Dr Asmaa Al-Khouli a insisté sur l’importance d’outils numériques certifiés afin de protéger la provenance des contenus.
La journée s’est conclue par un hommage vibrant aux artisanes et aux chercheurs dont les travaux constituent aujourd’hui les fondations vivantes de la mémoire culturelle égyptienne.





