Par: Taha Ziada
Les Arabes ne sont plus de simples invités de la Coupe du monde, ni une simple présence symbolique en marge du plus grand événement sportif de la planète.
Dans cette édition coorganisée par les États-Unis, le Canada et le Mexique, ils ont affiché la participation la plus massive de leur histoire, avec huit sélections nationales, aux côtés d’une élite parmi les plus grandes stars du football.
En tête de file : le capitaine de l’équipe égyptienne Mohamed Salah, l’un des joueurs majeurs de la Premier League de ces dix dernières années, mais aussi des joueurs qui redessinent les frontières mêmes de l’identité européenne, à l’image du jeune prodige de l’équipe d’Espagne, Lamine Yamal.
Près d’un demi-siècle après la parution de l’ouvrage fondateur d’Edward Said, L’Orientalisme, le Mondial 2026 semble être bien plus qu’un simple tournoi de football. Il offre une occasion rare de tester une question omniprésente dans la pensée, la politique et la culture depuis des décennies : la manière dont les Arabes sont perçus a-t-elle réellement changé, ou les vieux clichés se sont-ils simplement réinventés dans un langage plus moderne ?
Mohamed Salah… Le succès suffit-il à changer l’image ?

Quand des dizaines de milliers de supporters scandent le nom de Mohamed Salah dans le stade d’Anfield, ils ne célèbrent pas seulement l’un des plus grands buteurs de Liverpool de l’ère moderne. Ils célèbrent un joueur arabe et musulman qui est devenu, en quelques années, partie intégrante de la mémoire collective d’un public anglais réputé pour ses traditions footballistiques rigides. La scène dépasse les frontières du sport : elle révèle comment l’accomplissement peut ouvrir un débat plus large sur l’identité, l’appartenance et l’image que l’autre se fait de vous.
Le capitaine de la sélection égyptienne n’est pas parvenu à ce statut parce qu’il représente « l’Arabe » ou « le Musulman », mais parce qu’il s’est imposé, saison après saison, comme l’une des figures majeures du football mondial. Cependant, son succès n’a pas effacé les questions liées à son identité ; il leur a plutôt donné un nouveau contexte. Salah a préservé sa présence religieuse et culturelle sans jamais la transformer en discours politique ou en outil de propagande. Sa prosternation de gratitude (Sajda) après ses buts, son jeûne pendant le Ramadan et ses œuvres caritatives font naturellement partie de sa personnalité, et non des éléments exceptionnels qu’il cherche à instrumentaliser.
Lamine Yamal… Quand « l’autre » devient une partie du « nous »

La prosternation de Lamine Yamal après avoir inscrit l’un de ses buts n’a duré que quelques secondes, mais elle a suffi à dépasser le cadre de la célébration sportive. Alors que des millions de supporters y ont vu une expression personnelle de gratitude, elle a ravivé, dans certains cercles politiques et médiatiques, un vieux débat sur l’identité et l’appartenance en Europe.
Il ne s’agissait plus de parler du talent d’un joueur exceptionnel, mais de ce que sa présence incarne, et de savoir si son succès redéfinit l’image même de l’Europe.
Le cas de Lamine Yamal diffère de celui de Mohamed Salah sur un point fondamental. Salah est une star arabe qui a construit son succès en Europe, tandis que Lamine est un enfant de l’Europe. Né et élevé en Espagne, formé footballistiquement dans ses académies, il porte le maillot de sa sélection nationale et est perçu comme l’un des visages majeurs de l’avenir du football espagnol.
Huit manières de représenter l’identité arabe
Si Mohamed Salah et Lamine Yamal ont offert deux modèles différents de représentation de l’identité arabe dans l’espace sportif mondial, le Mondial 2026 élargit le débat. La présence arabe dans cette édition ne se limite pas à des stars qui se sont fait un nom dans les plus grands clubs européens, elle se matérialise également par la participation de huit sélections, chacune ayant son expérience sportive, sa trajectoire historique, son contexte culturel et sa propre vision du football.
L’importance de cette présence réside dans le fait qu’elle affaiblit, peut-être pour la première fois, la possibilité de réduire les Arabes à une seule image.
L’Égypte n’est pas le Maroc, le Maroc n’est pas l’Arabie Saoudite, et l’Arabie Saoudite n’est pas les Émirats arabes unis. De même, les expériences de l’Irak, du Qatar, de la Tunisie, de l’Algérie et de l’Jordanie diffèrent par leur histoire footballistique, la structure de leurs institutions sportives, leur relation avec le public, et même leur philosophie de jeu. Ce qui unit ces sélections, c’est l’appartenance à un espace culturel et linguistique commun, et non une uniformité d’expérience, d’identité ou de trajectoire.
L’orientalisme à l’ère des algorithmes du Mondial
Lorsqu’Edward Said publie L’Orientalisme en 1978, les journaux, les livres et les universités comptaient parmi les principales institutions façonnant l’image de « l’Orient » dans l’imaginaire occidental. Aujourd’hui, les modes de production et de diffusion de cette image ont changé. Aux côtés des médias traditionnels, les réseaux sociaux, les diffusions sportives en direct et les algorithmes qui régissent le flux de contenus sont devenus des acteurs majeurs dans la configuration de ce que voient des millions d’êtres humains, de ce qu’ils partagent et de ce qui s’ancre dans leur mémoire collective.
La Coupe du monde est sans doute la manifestation la plus claire de cette mutation. Le tournoi ne se vit plus seulement dans les stades, mais sur des millions d’écrans et de smartphones. En quelques minutes, un but, une célébration, un geste spontané ou le commentaire d’un présentateur peuvent se transformer en un contenu visionné par des centaines de millions de personnes, contribuant ainsi à construire l’image d’un joueur, d’une sélection, ou même d’un peuple tout entier.
Près d’un demi-siècle après la parution de L’Orientalisme, la question de la représentation n’est plus confinée aux livres ou aux amphithéâtres universitaires. Elle s’est déplacée vers de nouveaux espaces, notamment les stades, devenus l’une des plateformes les plus influentes au monde pour la fabrication d’images, de symboles et de récits. Lors du Mondial 2026, les sélections ne représentent pas seulement leurs patries ; elles représentent aussi leurs identités, leurs histoires et la manière dont elles souhaitent être perçues par le monde.





