Il fut longtemps l’un des visages les plus singuliers du Caire. Dressé au-dessus du Nil, avec ses élégantes poutrelles métalliques, ses rivets apparents et sa travée centrale capable de s’ouvrir pour laisser passer les bateaux, le pont Aboul-Ela reliait autrefois deux mondes de la capitale : le quartier populaire de Boulaq Aboul-Ela et l’île de Zamalek. Aujourd’hui disparu du paysage cairote, il n’en demeure pas moins profondément présent dans la mémoire de la ville, comme un morceau de son histoire que le temps aurait refusé d’effacer.
Par : Hanaa Khachaba
L’histoire du pont commence en 1908, sous le règne du khédive Abbas Helmi II. Après près de quatre années de travaux, l’ouvrage est inauguré en 1912, devenant l’un des grands équipements métalliques qui accompagnèrent la modernisation du Caire au début du XXe siècle. Construit en acier, il mesurait environ 274,5 mètres de longueur pour près de 20 mètres de largeur. Il était conçu pour accueillir les véhicules, les piétons ainsi que le tramway, ce qui en faisait une véritable artère de circulation entre la ville et Zamalek.
Sa conception reposait notamment sur le savoir-faire de la société française Fives-Lille, tandis que la partie mobile du pont faisait appel au système imaginé par l’ingénieur américain William Scherzer, spécialiste des ponts à travée levante. Cette particularité permettait à la structure de s’ouvrir afin de dégager un chenal et de faciliter, du moins en théorie, le passage des bateaux à haut mât sur le Nil.
Une précision historique mérite toutefois d’être apportée : le pont est fréquemment présenté, dans des publications populaires, comme une œuvre de Gustave Eiffel. Cette attribution est cependant contestée par des sources spécialisées, qui identifient plutôt Fives-Lille et William Scherzercomme les principaux acteurs de sa conception et de sa réalisation.
Plus qu’un simple ouvrage d’art, Aboul-Ela était devenu un trait d’union entre deux visages du Caire. D’un côté, Boulaq Aboul-Ela, quartier ancien, populaire et profondément lié à l’activité fluviale et commerciale ; de l’autre, Zamalek, île résidentielle progressivement devenue l’un des quartiers les plus huppés de la capitale. Le pont franchissait donc le Nil, mais il semblait aussi relier deux univers sociaux, deux rythmes de vie, deux atmosphères.
Son nom lui-même renvoyait à l’histoire du quartier. Aboul-Ela était associé au cheikh Aboul-Ela, dont la mosquée et le mausolée constituent encore aujourd’hui des repères historiques et religieux de Boulaq. Le pont prit ainsi le nom d’un lieu et d’une mémoire profondément enracinés dans la vie du quartier.
Pendant des décennies, son tablier fut animé par une circulation qui appartenait à un autre Caire : tramways, automobiles, charrettes, piétons et cyclistes s’y croisaient dans un décor métallique spectaculaire. Les photographies anciennes montrent une capitale où les silhouettes des passants se détachent sous les arches du pont, tandis que le Nil coule à quelques mètres sous leurs pas.
Une architecture devenue décor de cinéma
Avec le temps, Aboul-Ela dépassa la seule fonction d’un ouvrage de franchissement. Sa silhouette caractéristique s’installa dans l’imaginaire collectif et dans la culture populaire. Le pont servit notamment de décor à des œuvres cinématographiques et à des chansons associées à de grandes figures de la musique égyptienne, parmi lesquelles Oum Kalthoum et Mohamed Abdel Wahab.
Ses grandes structures rivetées, ses lampadaires et la perspective infinie de ses travées offraient alors une image particulièrement évocatrice du Caire moderne, celui qui, au début du siècle dernier, cherchait à conjuguer son héritage ancien avec les techniques et les architectures nouvelles venues d’Europe.
1998 : la disparition du paysage cairote
Mais les villes changent, et les anciens ouvrages finissent parfois par céder leur place aux infrastructures modernes.
En 1998, le pont Aboul-Ela est démonté par Arab Contractors, dans le contexte de la réalisation de nouvelles infrastructures routières destinées à répondre à l’augmentation du trafic autour de Zamalek. Le démontage aurait coûté environ 4 millions de livres égyptiennes.
La disparition du pont ne signifia pourtant pas la disparition de ses pièces. Une partie de sa structure métallique fut conservée, avec l’idée qu’elle pourrait un jour être remontée et transformée en élément architectural ou culturel. Des projets ont notamment évoqué son installation dans le secteur du World Trade Center, parallèlement au Nil, ou encore son intégration à un parcours touristique.
En 2024 encore, l’idée de redonner une nouvelle vie au patrimoine du pont faisait l’objet de propositions visant à réutiliser ses éléments dans un projet à vocation touristique et culturelle.
Des morceaux d’histoire sous un autre pont
Et c’est sans doute là que réside toute la mélancolie de l’histoire d’Aboul-Ela.
L’ancien pont qui dominait autrefois le Nil se retrouve désormais privé de son fleuve, de ses tramways, de ses passants et de son horizon. Des éléments de sa structure ont été conservés sous le pont du 15-Mai / secteur de Rod El-Farag, dans l’attente d’une éventuelle réutilisation. Des travaux universitaires consacrés aux ponts métalliques historiques d’Égypte le répertorient aujourd’hui comme un ouvrage démonté, dont les éléments sont conservés à cet emplacement.
Ainsi, celui qui fut pendant près de neuf décennies un passage vivant au-dessus du Nil est devenu, malgré lui, un objet de mémoire. Ses poutres portent encore les traces d’une époque où le Caire avançait à un autre rythme, lorsque les ponts n’étaient pas seulement des voies de circulation, mais aussi des lieux de rencontre, des repères urbains et parfois même des symboles de la ville.
Les anciennes photographies permettent aujourd’hui de mesurer ce que la capitale a perdu : la finesse de ses structures métalliques, le mouvement de son ancienne travée centrale, les tramways traversant le pont, les bateaux glissant sous ses arches et, tout autour, un Caire encore reconnaissable mais déjà disparu.
Aboul-Ela n’est donc plus un pont. Il est devenu une image. Une image suspendue entre deux rives, entre deux époques et entre deux Caires : celui que les générations d’aujourd’hui connaissent, et celui que les photographies en noir et blanc continuent de faire revivre.





