Clin d’œil
Par : Samir Abdel Ghany
Le salon organisé à Art Corner, à Zamalek, n’était pas seulement une exposition collective réunissant trois artistes ; il a surtout incarné le retour d’un peintre qui, durant de longues années, a peint dans le silence, loin de sa patrie. L’artiste alexandrin Ahmed Ramzy est revenu du sud de l’Arabie saoudite chargé de nombreuses toiles, de davantage de nostalgie encore, et d’une expérience d’exil qui a laissé son empreinte sur son âme avant même de marquer son pinceau.

Ramzy était très loin de chez lui. Il peignait après ses heures de travail, gardait ses tableaux près de lui, attendant le moment où ses œuvres verraient enfin la lumière. Et lorsque cette occasion s’est présentée, il n’était pas seul. Bien que l’exposition ait réuni trois artistes, un rare élan de solidarité l’a entouré, comme si tous s’étaient accordés sur une évidence : cet artiste méritait de recommencer, de retrouver espoir.
Au départ, il cherchait une galerie pour accueillir son expérience artistique ; aujourd’hui, on dirait presque que les galeries de Zamalek le recherchent. Ce premier pas l’a aidé à franchir la distance entre l’exil et la présence, entre la toile longtemps différée et celle enfin offerte au regard du public, entre un artiste en attente d’une chance et un artiste désormais en chemin.
Pendant les années d’exil, quelle était votre relation à l’art ? Et quelle différence voyez-vous entre le sud de l’Arabie saoudite et la Haute-Égypte ?
Les années d’exil ont été très difficiles, humainement comme artistiquement. « Je rentrais du travail et je peignais ; les tableaux s’accumulaient autour de moi année après année. Certains s’achevaient, d’autres restaient inachevés à cause de mon état psychologique. J’avais le sentiment que mes œuvres avaient besoin d’être vues, que ma voix d’artiste n’avait pas encore été entendue. J’ai beaucoup pleuré durant l’exil, non pas par faiblesse, mais parce que lorsqu’un artiste peint sans trouver de fenêtre pour exposer son âme, il ressent un poids immense », confie Ahmed Ramzy.

Quant à la différence entre le sud de l’Arabie saoudite et la Haute-Égypte, l’artiste explique que chaque lieu a son esprit, ses habitants et ses détails. « Le sud saoudien possède sa propre nature, son calme et ses traits singuliers, mais la Haute-Égypte représente pour moi la racine, le premier parfum, la véritable chaleur. L’air de l’Égypte est différent, et l’Égypte est réellement la mère du monde. Après le succès de mon exposition et l’accueil chaleureux de mes compatriotes, j’ai senti que j’appartenais d’abord à mon pays, et que mon pays m’appartenait tout autant », dit-il.
Vous avez peint en Arabie saoudite, puis vous avez repris la peinture en Égypte… Quelle différence y a-t-il dans le style et dans le contenu ?
En exil, Ahmed Ramzy peignait à partir de la mémoire et de la nostalgie. « La toile était pour moi une tentative de compenser l’éloignement, comme si je faisais revenir le lieu qui me manquait. En Égypte, en revanche, la peinture est devenue plus présente, plus sincère, parce que je me retrouve au milieu des gens, des visages et de l’environnement auquel j’appartiens. Le contenu y est devenu plus chaleureux, plus proche de mon âme ; je ne peins plus seulement une scène, mais une relation, un lieu, une douleur, une joie et une mémoire », raconte-t-il.
Vous avez beaucoup peint la Nubie… Avez-vous un lien direct avec cet endroit ? Et pourquoi l’avoir choisie ?
La Nubie occupe une place particulière dans son univers artistique. « Pour moi, la Nubie n’est pas seulement un sujet plastique, c’est un état de beauté, de sincérité et de singularité. J’ai réalisé environ quarante œuvres sur ce thème, car j’y ai trouvé des couleurs, une âme et des traits humains qui méritent d’être racontés visuellement. Peut-être que le lien n’est pas seulement géographique, mais aussi profondément émotionnel avec tout le sud de l’Égypte : sa pureté, ses maisons, ses habitants et son identité si singulière », explique-t-il.
Vous avez participé à l’exposition Art Corner aux côtés de grands artistes… Comment avez-vous vécu cette expérience ?
Pour Ahmed Ramzy, cette participation a constitué un tournant majeur. « Ce fut une opportunité très importante dans ma vie. L’exposition a vu le jour grâce au soutien de l’un de mes compatriotes, qui, après avoir vu mes œuvres, a décidé sans hésiter de m’aider à organiser une exposition. J’ai participé à une exposition collective à trois avec le Dr Ahmed Selim, un grand artiste au style unique, qui peint le sud de l’Égypte, la Nubie et la Haute-Égypte avec un esprit si particulier que l’on reconnaît son travail même sans signature. J’ai également exposé avec le talentueux Adham Chaker, qui peint avec spontanéité l’Égypte touristique, les maisons rurales, les mosquées et les églises », raconte-t-il.

L’exposition s’est tenue à la galerie Art Corner, à Zamalek, un espace important dirigé par M. Georges. Le succès a dépassé ses attentes. « Le public a accueilli les œuvres avec affection et intérêt, et six tableaux ont été acquis pendant l’exposition ; pour moi, c’était un véritable succès. J’avais l’impression de connaître mes collègues depuis des années, et l’accueil que j’ai reçu a ramené la joie dans mon âme », se souvient-il.
On dit que vous réalisez la couverture d’un roman de Haggag Adoul, que vous avez offert un tableau à Ibrahim Abdel Meguid, et que vous participez à une exposition autour du poète Zein El-Abidine… La littérature occupe-t-elle une place dans votre parcours ?
« Bien sûr. La littérature et les arts plastiques partagent le même sang et une profonde amitié. J’aime la poésie et le roman, et je considère qu’un tableau peut être un poème silencieux, tout comme un texte littéraire peut ouvrir la porte à l’image. J’ai été très heureux d’avoir la chance de réaliser une couverture pour le grand romancier Haggag Adoul, une figure nubienne majeure. J’ai également participé à un atelier et à une exposition consacrés au grand poète Zein El-Abidine à la galerie Diwan, avec deux œuvres, ce qui a été une expérience très marquante. Et en présence du grand écrivain Ibrahim Abdel Meguid, j’ai tenu à lui offrir l’une de mes œuvres importantes, en hommage à sa grande valeur créative », confie Ahmed Ramzy.
Aujourd’hui, l’artiste affirme avec émotion que l’art l’a ramené à lui-même, et que le succès de cette exposition n’a pas seulement été une présentation de tableaux, mais le point de départ d’une nouvelle vie en tant qu’artiste.





