Parmi les joyaux architecturaux du Caire islamique se distingue le Sabil d’Oum Abbas, l’un des plus remarquables sabils (fontaines publiques) édifiés au XIXᵉ siècle.
Les sabils d’Égypte comptent parmi les édifices historiques empreints du parfum du passé. Construits à différentes époques anciennes, ils se sont répandus dans les espaces publics, les ruelles et le long des routes, avec pour vocation de fournir de l’eau potable tout au long de l’année. De nombreuses femmes y ont eu recours afin d’immortaliser leur mémoire après leur décès : elles en finançaient la construction et leur donnaient leur nom.
Les fontaines publiques se sont ainsi multipliées dans les quartiers du vieux Caire, témoignant d’un esprit de bienfaisance et de solidarité sociale, à travers lequel les plus aisés venaient en aide aux plus démunis, en quête de récompense divine.
L’apparition des sabils remonte à l’époque ayyoubide (1171–1250), avant de connaître un essor remarquable sous les périodes mamelouke et ottomane. Leur rôle évolua alors : d’un simple approvisionnement en eau pour le public, ils devinrent également des lieux d’enseignement, où l’on apprenait aux enfants à lire et à écrire, et où l’on leur enseignait la mémorisation du Coran.

Premier sabil féminin et sans doute le plus célèbre d’Égypte, le Sabil d’Oum Abbas fut ordonné par la princesse Bamba Qadin, mère du khédive Abbas Helmi I et épouse du prince Ahmad Toussoun Pacha. Treize ans après la mort tragique de son fils, assassiné dans son palais en 1854, elle décida d’ériger ce sabil dans le quartier emblématique de la Citadelle du Caire, en prière pour le repos de son âme.
Elle insista pour qu’il porte le nom de « Oum Abbas » (la mère d’Abbas) et non celui de la princesse Bamba Qadin, afin d’immortaliser la mémoire de son fils disparu, espérant que les prières des assoiffés lui soient miséricorde.
Datant de plus de 150 ans, le sabil figure parmi les plus remarquables monuments historiques du Caire. Au XIXᵉ siècle, il était courant qu’un kuttab (école coranique) soit annexé au sabil pour l’enseignement du Coran aux enfants, et celui d’Oum Abbas fut édifié sur une vaste superficie.
Ses murs sont ornés de somptueux motifs végétaux finement sculptés dans le marbre, influencés par le style rococo européen. On y trouve des inscriptions en arabe et en turc. L’un des bandeaux calligraphiques porte la signature du célèbre calligraphe turc Abdullah Zuhdi (Abdallah Bek Zuhdi), qui mentionne également sa fonction liée au sabil. Le monument est considéré comme le plus célèbre parmi les sites du quartier d’Al-Khalifa au Caire.



Description architecturale
Le sabil se compose de deux niveaux :
- Le niveau inférieur, souterrain, abritait les citernes servant au stockage de l’eau. Celles-ci étaient remplies par des porteurs d’eau qui transportaient l’eau du Nil dans des outres en cuir, en privilégiant le mois d’août, période de crue où l’eau était la plus pure et la moins chargée d’impuretés.
- Le niveau supérieur, au niveau de la rue, se présente sous la forme d’une salle dotée de trois fenêtres de distribution. Au centre se trouve une plaque de marbre appelée châdhrawân, remplissant une double fonction : rafraîchir l’eau et la filtrer. Cette plaque était nettoyée quotidiennement après la fermeture du sabil, à l’issue de la prière d’icha.
L’eau distribuée était souvent mélangée à des substances aromatiques telles que l’ambre, la rose ou la fleur d’oranger, afin d’éviter toute altération due au stockage et d’offrir aux passants une eau parfumée et rafraîchissante.

Conception et style
Le Sabil d’Oum Abbas adopte un plan octogonal — une configuration rare au Caire, inspirée de certains sabils ottomans en Turquie. La princesse fit appel à un ingénieur turc pour concevoir cette façade octogonale, entièrement revêtue de marbre blanc décoré de motifs végétaux d’inspiration européenne.
La façade est ornée d’inscriptions en écriture naskh, dont la sourate Al-Fath gravée intégralement en bandeau supérieur sur les huit côtés. Ces calligraphies furent réalisées par Abdallah Bek Zuhdi, que la princesse rémunérait par un salaire mensuel de 7 500 piastres après l’achèvement des travaux.
Les autres inscriptions comprennent des versets coraniques liés à la fonction caritative du sabil.
Ainsi, le monument se distingue par un style architectural double — ottoman et européen — d’une grande précision d’exécution et d’une remarquable finesse artistique. Entièrement revêtu de marbre, surmonté d’un dôme octogonal et richement décoré de calligraphies, le Sabil d’Oum Abbas demeure l’un des plus élégants témoignages de l’architecture islamique du XIXᵉ siècle au Caire.





