Par Prof. (Dr) Hebatallah Adam
Professeure Titulaire d’Économie
Fondatrice et Directrice du Jindal Centre for the Global South, O.P. Jindal Global University, Inde
Fondatrice et Présidente de la Global South ResearchFoundation
Experte en développement international, Sud Global et Afrique
L’Égypte possède une forme de puissance qui ne s’achète pas, ne se fabrique pas et ne se reproduit pas. Bien avant que le concept de « soft power » ne soit forgé dans le champ des relations internationales, l’Égypte l’exerçait déjà à travers sa civilisation, sa culture, son éducation, sa religion, sa littérature, son cinéma, sa musique et ses idées. Le Caire n’était pas seulement une capitale située au cœur du monde arabe : la ville occupait également une place centrale dans l’imaginaire politique et culturel bien au-delà de ses frontières. Artistes, intellectuels et institutions égyptiennes ont contribué pendant des décennies à façonner les débats politiques et culturels dans le monde arabe, en Afrique et au-delà.
La véritable question aujourd’hui n’est donc pas de savoir si l’Égypte possède un soft power au sens contemporain du terme. Elle est plutôt de déterminer comment un pays doté d’un héritage historique et culturel aussi exceptionnel peut transformer ce capital civilisationnel en influence contemporaine, à un moment où l’ordre international se recompose et où le Sud global acquiert une importance croissante.
L’admiration suscitée par le passé d’un pays ne se traduit pas automatiquement par une influence équivalente dans le présent. De même, une forte notoriété internationale ne produit pas nécessairement des relations économiques, intellectuelles ou diplomatiques de même ampleur. L’enjeu ne consiste donc pas seulement à présenter au monde une civilisation exceptionnelle, mais à relier cet héritage au rôle que l’Égypte contemporaine peut jouer dans le développement, la production du savoir et la coopération Sud-Sud.
De la puissance civilisationnelle à une puissance vivante
L’UNESCO compte aujourd’hui sept sites égyptiens inscrits au patrimoine mondial ainsi que onze éléments du patrimoine culturel immatériel. L’Égypte bénéficie également d’une reconnaissance internationale dans d’autres domaines, notamment le patrimoine documentaire et les réseaux de coopération universitaire.
Mais la véritable valeur de cet héritage ne réside pas seulement dans le nombre de monuments ou de traditions culturelles reconnus à l’échelle internationale. L’avantage plus profond de l’Égypte tient au fait que sa civilisation demeure vivante dans l’imaginaire mondial. Le Nil, les pyramides, l’Égypte ancienne, Le Caire, Alexandrie et le patrimoine archéologique égyptien sont immédiatement identifiables à travers les cultures et les continents.
Cependant, la reconnaissance civilisationnelle ne devient véritablement une source de soft power que lorsqu’une société continue à créer de la culture au lieu de se contenter de préserver celle du passé. L’histoire égyptienne du XXe siècle l’illustre particulièrement bien. Le cinéma, la télévision, le théâtre, la musique et la littérature égyptiens ont traversé les frontières et pénétré des millions de foyers, diffusant la langue, l’humour, la vie sociale, la culture et les idées de l’Égypte.
Oum Kalthoum, Abdel Halim Hafez et plusieurs générations d’acteurs et de cinéastes égyptiens ont créé des liens émotionnels avec des publics qui, parfois, n’avaient jamais visité l’Égypte. Naguib Mahfouz, quant à lui, a donné à la littérature égyptienne une présence véritablement mondiale. L’essentiel est donc que l’Égypte ne s’est pas contentée de posséder une grande histoire : elle a continué à produire de l’histoire, une histoire culturelle toujours vivante.
La révolution numérique offre aujourd’hui de nouvelles possibilités à cette influence culturelle. Les contenus circulent désormais par les plateformes de streaming, les réseaux sociaux, les podcasts, l’enseignement en ligne et l’édition numérique. Les pays capables de façonner l’imaginaire mondial de demain ne seront pas nécessairement ceux qui possèdent le patrimoine culturel le plus ancien, mais ceux qui sauront rendre leur production culturelle visible, accessible et pertinente pour les nouvelles générations.
L’histoire confère ainsi à l’Égypte un avantage considérable, mais cet avantage ne se transforme en influence que si la culture demeure dynamique. Le prestige naît d’une civilisation dont le monde se souvient ; la puissance, elle, vient d’une civilisation qui continue à se réinventer et à créer.
Al-Azhar, l’éducation et le pouvoir du savoir
Les principales ressources du soft power égyptien ne sont pas uniquement les monuments : elles résident aussi dans ses institutions. Al-Azhar en est probablement l’exemple le plus manifeste. Depuis des générations, l’institution attire des étudiants internationaux, notamment venus d’Afrique et d’Asie, et inscrit l’Égypte dans des réseaux intellectuels et religieux qui dépassent largement ses frontières. À travers ses institutions, ses programmes destinés aux étudiants étrangers, ses initiatives éducatives et ses bourses, Al-Azhar a fait de l’ouverture internationale l’une des dimensions de sa mission.
Ces relations éducatives ont une portée qui va bien au-delà des années passées par un étudiant au Caire. Les étudiants internationaux acquièrent des connaissances, mais construisent également des relations humaines, une proximité linguistique et des réseaux sociaux susceptibles de durer toute une vie.
Les universités constituent ainsi une source stratégique de soft power, car elles favorisent la circulation des idées et établissent des liens durables entre les sociétés. Les réseaux du savoir jouent un rôle particulièrement important dans le développement, où ils peuvent créer des formes de coopération que la diplomatie traditionnelle parvient rarement à construire seule. Les anciens étudiants deviennent universitaires, professionnels, responsables publics, entrepreneurs ou dirigeants communautaires. L’expérience acquise dans une autre société influence ensuite leur perception de cette société et leurs interactions avec elle.
C’est pourquoi la notion de « diplomatie du savoir » revêt une importance particulière pour l’Égypte. Le pays dispose d’universités, de centres de recherche, de chercheurs et d’institutions éducatives susceptibles de renforcer encore davantage ses relations avec l’Afrique, l’Asie et les autres régions du Sud global.
Dans ce domaine, les échanges universitaires peuvent devenir une véritable infrastructure de long terme des relations internationales grâce aux partenariats académiques, à la recherche conjointe, à la mobilité étudiante, à la traduction, à la coopération scientifique et aux réseaux universitaires.
Les multiples identités de l’Égypte comme source de puissance
La situation géographique de l’Égypte a toujours déterminé une partie de son rôle dans le monde. Le pays est simultanément africain, arabe, méditerranéen et moyen-oriental, tandis que son histoire est profondément liée aux mouvements de coopération afro-asiatique et, plus largement, aux relations entre pays en développement.
Cette pluralité d’identités représente un atout stratégique exceptionnel. L’Égypte appartient simultanément à plusieurs espaces politiques et culturels, ce qui lui permet de dialoguer avec des régions trop souvent analysées ou représentées séparément.
Cette position a acquis une nouvelle dimension avec l’élargissement des BRICS. Le 1er janvier 2024, l’Égypte a officiellement rejoint le groupement. Le ministère égyptien des Affaires étrangères a souligné que les BRICS visent notamment à renforcer la coopération entre économies émergentes et pays en développement, à favoriser les transferts technologiques, à développer les capacités et à approfondir la coopération Sud-Sud.
Cette évolution est significative parce que le Sud global ne cherche plus seulement à obtenir davantage de représentation dans les institutions existantes. Il développe parallèlement de nouveaux réseaux de commerce, de financement, de connaissance et de coopération au développement.
Il convient toutefois de rappeler que le Sud global ne constitue pas un espace politique homogène. Les sociétés africaines, asiatiques, arabes et latino-américaines ont des intérêts, des modèles de développement et des priorités de politique étrangère différents. Ce qui les rapproche n’est pas l’uniformité, mais notamment leur volonté d’accroître leur capacité d’action dans un ordre international où les ressources financières, les technologies, la production du savoir et le pouvoir institutionnel restent inégalement répartis.
C’est précisément la capacité de l’Égypte à évoluer dans plusieurs espaces simultanément qui renforce sa pertinence dans ce contexte. Cette réalité invite à concevoir le soft power égyptien non seulement comme un instrument permettant de « projeter l’Égypte », mais également comme une capacité à « connecter les régions et les institutions ». Le Caire peut devenir un carrefour entre le continent africain et le monde arabe, entre les institutions méditerranéennes et le reste du Sud global, ainsi qu’entre les pôles traditionnels de la diplomatie internationale et les nouveaux réseaux émergents du Sud.
Dans cette conception, l’influence ne repose pas sur la domination. Elle découle de la capacité à rassembler, à créer des liens et à entretenir des relations durables au-delà des frontières politiques et culturelles.
Vers un soft power au service d’une vision du Sud
Une autre manière d’envisager cette question consiste à partir du développement international. Pendant longtemps, la géographie du savoir en matière de développement a été essentiellement verticale : les connaissances, les modèles et les financements circulaient principalement des institutions du Nord global vers les pays du Sud.
Pourtant, des villes comme Le Caire, Nairobi, New Delhi, Jakarta ou Brasília sont confrontées à de nombreux défis comparables : effets du changement climatique, urbanisation rapide, chômage des jeunes, sécurité alimentaire, transformation numérique ou encore inégalités. L’essor de la coopération Sud-Sud repose en partie sur la reconnaissance d’une réalité simple : les connaissances utiles au développement ne proviennent pas d’une seule région du monde.
Le soft power égyptien peut ainsi être envisagé comme un soft power porteur d’une véritable vocation du Sud. Dans cette perspective, la culture n’est plus uniquement un moyen de susciter l’admiration envers l’Égypte : elle devient un vecteur de coopération.
Les échanges éducatifs peuvent déboucher sur des partenariats de recherche ; les échanges culturels favorisent une meilleure compréhension entre les sociétés ; l’expertise en matière de patrimoine peut ouvrir la voie à une coopération technique ; et les réseaux intellectuels peuvent relier des institutions confrontées à des défis de développement similaires.
L’influence ne se renforce donc pas nécessairement lorsque d’autres pays sont convaincus de suivre l’Égypte, mais lorsque l’Égypte devient un partenaire indispensable à la co-création du savoir et au développement de capacités communes.
Les relations culturelles les plus durables reposent sur la réciprocité. Cette dimension est particulièrement importante dans le Sud Global, où des relations fondées sur l’égalité et les expériences partagées ont une portée politique différente des relations traditionnelles entre donateurs et bénéficiaires.
Des programmes de traduction, des coproductions cinématographiques entre pays africains et asiatiques, des réseaux universitaires, des partenariats entre musées, des échanges académiques et des projets de recherche conjoints peuvent ainsi non seulement renforcer la diffusion de la culture égyptienne, mais également intégrer davantage l’Égypte dans l’infrastructure intellectuelle et créative d’un Sud global de plus en plus interconnecté.
Conclusion : Du prestige hérité à l’influence contemporaine
En définitive, la portée stratégique du soft power égyptien réside dans sa capacité à relier le passé à l’avenir. L’héritage de la civilisation égyptienne confère au pays une visibilité que très peu de nations peuvent égaler. Al-Azhar dispose de réseaux intellectuels qui traversent les continents. Les arts et la culture populaire égyptiens bénéficient de plusieurs décennies de reconnaissance. Les universités et les chercheurs égyptiens offrent une plateforme pour la circulation du savoir. Enfin, la géographie du pays le place au carrefour de l’Afrique, du monde arabe et de la Méditerranée.
Chacun de ces éléments constitue un atout majeur. Mais leur véritable puissance apparaît lorsqu’ils se renforcent mutuellement.
La dimension du développement est ici essentielle, car le soft power ne peut être dissocié des capacités humaines internes d’un pays. En investissant dans l’éducation, la recherche, l’innovation, les industries créatives et les institutions capables de produire des idées qui voyagent au-delà des frontières, un pays accroît son influence intellectuelle et culturelle.
Dans cette perspective, la meilleure façon de promouvoir l’Égypte dans le monde ne réside pas uniquement dans une stratégie de communication or marketing. Elle dépend avant tout de ce que l’Égypte continuera elle-même à produire : son savoir scientifique et académique, sa recherche, sa création culturelle, ses universités, ses entrepreneurs, ses artistes, ses écrivains et la vitalité de ses débats intellectuels.
Une grande civilisation est admirée pour ce qu’elle a apporté à l’humanité. Mais dans le monde contemporain, la puissance des idées et l’influence d’une nation se mesurent aussi à ce qu’elle continue d’apporter au monde.



