Il est des hommes qui n’inscrivent pas leur nom à l’encre, mais dans la mémoire des cités. Des hommes que ne consacrent pas seulement les statues, mais dont les rues conservent le souvenir, et que les trottoirs évoquent encore lorsque le mouvement de la ville reprend ses droits. Ceux-là n’attendent pas que l’histoire les convoque : ils la façonnent, y laissent une empreinte que ni le temps ni les bouleversements politiques ne parviennent à effacer.
Par : Hanaa Khachaba

Parmi eux se distingue Abdel Latif Abou Reguila, un homme qui fit du transport public un projet de civilisation et de l’autobus un instrument de dignité urbaine. Né à Omdurman, au Soudan, d’un père égyptien originaire de la Haute-Egypte, Abdel Latif Abou Reguila grandit dans un environnement où le travail et la persévérance étaient des valeurs cardinales. Très tôt, il comprit que la réussite durable ne repose ni sur le hasard ni sur les privilèges, mais sur la rigueur, l’organisation et la vision à long terme.
À l’aube des années 1950, Le Caire était une métropole en pleine expansion, mais dont les moyens de transport peinaient à suivre le rythme effréné de la croissance urbaine. Le désordre, l’irrégularité des services et la fatigue quotidienne des usagers faisaient partie du paysage. C’est dans ce contexte qu’Abou Reguila entra en scène, non comme un simple investisseur, mais comme un véritable architecte du mouvement urbain.
Les autobus Abou Reguila : l’ordre au service du citoyen
À la tête du réseau d’autobus du Caire, Abdel Latif Abou Reguila introduisit une révolution silencieuse. Il importa des autobus modernes, créa des dépôts organisés, instaura une maintenance rigoureuse et mit en place des horaires précis et respectés. Pour lui, le transport public n’était pas un simple moyen de déplacement : c’était une école de discipline collective et un indicateur du respect accordé au citoyen.

Rapidement, les « autobus Abou Reguila » devinrent synonymes de ponctualité et de qualité. Son nom s’inscrivit dans le langage populaire comme une référence à l’efficacité et au sérieux, au point de devenir une marque de confiance dans la vie quotidienne des Cairotes.
Le choc de la nationalisation
Mais le destin des bâtisseurs se heurte parfois aux tournants de l’histoire. Avec les décisions de nationalisation du début des années 1960, Abou Reguila fut contraint de céder son projet, mettant fin à l’une des expériences les plus réussies de gestion privée du transport public en Égypte.
Cette rupture fut douloureuse, mais elle ne brisa ni l’homme ni sa foi dans le travail bien fait.
Khartoum : la renaissance d’une vision

Loin de s’éteindre, l’expérience se prolongea au Soudan, où Abdel Latif Abou Reguila relança un modèle similaire à Khartoum. Fort de son expérience cairote, il y appliqua les mêmes principes : organisation, respect des usagers et vision à long terme. Une fois encore, le transport public devint un levier de modernité et de cohésion urbaine.
Un héritage qui dépasse le transport
L’empreinte d’Abdel Latif Abou Reguila ne se limita pas aux autobus et aux routes. Il incarna une conception globale du rôle de l’entrepreneur : servir la collectivité, structurer la vie quotidienne et laisser derrière soi un héritage tangible.
L’exploit sportif : Abou Reguila et le Zamalek
À cet héritage s’ajoute un chapitre majeur dans l’histoire du sport égyptien. Abdel Latif Abou Reguila fut également président du club de Zamalek Sporting Club à la fin des années 1950. Sous sa direction, le club connut une phase de structuration décisive : modernisation des infrastructures, stabilité administrative et affirmation du Zamalek comme grande institution sportive nationale.
Son nom reste étroitement lié à la construction du stade du club, longtemps connu sous l’appellation « stade Abou Reguila », symbole d’un dirigeant qui voyait dans le sport, comme dans le transport, un outil d’élévation collective et de fierté nationale.
Abdel Latif Abou Reguila ne fut ni une légende abstraite ni un héros figé dans les livres. Il fut un homme d’action, convaincu que l’ordre, la vision et le respect du citoyen peuvent transformer le quotidien.
Des autobus du Caire aux routes de Khartoum, des dépôts de transport aux tribunes du Zamalek, il laissa une certitude : l’histoire se construit parfois sur des sièges d’autobus et dans des stades, là où bat le cœur vivant des peuples.





