Par Ghada Choucri
Face à l’ivresse technologique et au poids écologique du numérique, une nouvelle génération d’ingénieurs délaisse les algorithmes complexes pour la “Low-Tech”. Plus qu’un simple retour en arrière, cette démarche privilégie l’utile, le durable et l’accessible. Enquête sur ces bâtisseurs d’un futur sobre qui préfèrent la robustesse au profit immédiat.
Le mirage de la “Big Tech” semble perdre de son éclat. Pendant des décennies, la Silicon Valley a été la terre promise, l’épicentre mondial du progrès où chaque problème humain trouvait sa solution dans une ligne de code ou une application mobile. Pourtant, une fracture s’est ouverte. De plus en plus d’ingénieurs de haut niveau, formés dans les meilleures écoles et passés par les rangs des GAFAM, choisissent aujourd’hui de bifurquer. Ce mouvement, souvent qualifié de “désertion” ou de “bifurcation”, ne s’arrête pas à une simple démission : il marque l’émergence d’une nouvelle philosophie de l’ingénierie, celle de la “Low-Tech”.
À l’opposé de la complexité algorithmique, ces techniciens du futur privilégient désormais la sobriété, la réparabilité et l’utilité réelle. Ce n’est pas un retour à l’âge de pierre, mais une quête de sens face à l’urgence climatique et à l’absurdité de certains produits numériques.
Cette transition s’appuie sur un constat amer : l’innovation technologique, telle qu’elle est pratiquée à Menlo Park ou à Cupertino, est devenue une source majeure de dérèglement écologique. Comme le souligne régulièrement le journal Le Monde dans ses enquêtes sur la “désertion” des jeunes diplômés, le décalage entre les valeurs environnementales des individus et les objectifs de croissance infinie des multinationales devient insupportable. Pour beaucoup, concevoir des algorithmes visant à maximiser le “temps de cerveau disponible” pour de la publicité ne relève plus de l’ingénierie, mais d’une forme de gaspillage intellectuel. En choisissant la Low-Tech, ces ingénieurs redécouvrent la noblesse de la contrainte physique et la satisfaction de créer des objets qui durent.
Du “solutionnisme” à la sobriété : La Fin d’une Illusion
Le cœur du problème réside dans ce que le chercheur Evgeny Morozov appelle le “solutionnisme technologique”. Cette croyance, pilier de la Silicon Valley, veut que toute difficulté sociale ou écologique puisse être réglée par davantage de technologie. Or, les ingénieurs qui s’orientent vers la Low-Tech dénoncent aujourd’hui cette fuite en avant. Sur le site spécialisé Low-tech Lab, référence francophone du domaine, la définition de cette démarche est claire : elle repose sur trois piliers que sont l’utilité, l’accessibilité et la durabilité. Il ne s’agit pas de rejeter la science, mais de la mettre au service de systèmes robustes, facilement réparables et économes en ressources. Un ingénieur aéronautique pourra ainsi passer de la conception de drones de livraison à l’optimisation de systèmes de chauffage solaire thermique ou de réseaux d’irrigation par gravité.
Cette mutation est également une réponse à l’obsolescence programmée. Dans un article fleuve de la revue Socialter, consacré à la “dé-ingénierie”, on observe que la complexité des systèmes modernes (comme les voitures électriques bourrées de capteurs propriétaires) empêche toute autonomie des utilisateurs. L’ingénieur Low-Tech cherche, au contraire, à rendre le pouvoir à l’usager. Il conçoit des machines dont les plans sont en “open source”, permettant à n’importe quel artisan local de comprendre, d’entretenir et de réparer l’outil. C’est un changement de paradigme radical : le succès d’un projet ne se mesure plus à son nombre d’utilisateurs ou à sa valorisation boursière, mais à sa capacité à s’intégrer dans un écosystème local sans le piller. Le passage de la Silicon Valley aux ateliers ruraux est ainsi vécu comme une libération intellectuelle, où la créativité est stimulée par la rareté des matériaux plutôt que par l’abondance des processeurs.
Une nouvelle éthique professionnelle face au mur écologique
L’engagement des ingénieurs pour la Low-Tech est intrinsèquement politique. Il remet en cause l’idée même du progrès tel qu’enseigné dans les universités prestigieuses. En France, le discours des étudiants d’AgroParisTech en 2022, appelant à “déserter” des emplois destructeurs, a agi comme un détonateur. Comme le rapporte l’hebdomadaire Télérama dans ses dossiers sur l’écologie radicale, ces profils ne sont plus marginaux ; ils représentent une élite technique qui refuse de mettre son génie au service de la “croissance verte”, jugée souvent illusoire. Ils dénoncent l’effet rebond, ce phénomène où les gains d’efficacité technologique sont systématiquement annulés par une augmentation de la consommation. Pour ces nouveaux pionniers, la seule technologie véritablement “verte” est celle que l’on ne produit pas, ou celle que l’on conçoit pour qu’elle ne soit jamais remplacée.
Travailler dans la Low-Tech, c’est aussi accepter une forme de ralentissement. Le rythme frénétique des “sprints” de développement logiciel cède la place au temps long de l’observation et du prototypage manuel. Dans le magazine Reporterre, de nombreux témoignages d’anciens cadres de la tech soulignent ce besoin de “toucher la matière”. L’ingénieur n’est plus un rouage abstrait dans une machine bureaucratique mondiale ; il devient un concepteur-réparateur ancré dans son territoire. Cette tendance lourde force aujourd’hui les entreprises classiques et les écoles d’ingénieurs à repenser leurs cursus. Intégrer la notion de “limites planétaires” n’est plus une option éthique, c’est une nécessité de survie professionnelle pour des structures qui voient leurs meilleurs éléments fuir vers des projets de résilience locale, de low-tech médicale ou d’habitat bioclimatique.





