Clin d’œil
Par Samir Abdel-Ghany

Il est des livres qui ne se lisent pas, mais qui se respirent. Des œuvres qui, à peine ouvertes, cessent d’être de simples pages pour devenir des fenêtres grandement ouvertes sur une âme vibrante. C’est précisément l’expérience que propose « Midan Safir », signé par le grand artiste plasticien Samir Fouad.
Loin d’une autobiographie figée, l’ouvrage se présente comme une invitation chaleureuse à partager les souvenirs d’un conteur hors pair. Une mémoire façonnée d’authenticité, d’ironie tendre et de délicatesse, qui entraîne le lecteur dans un monde dont il aurait aimé ne jamais sortir.

Légèreté d’esprit et enfance intacte
Dès les premières lignes, Samir Fouad séduit par une fraîcheur d’âme presque enfantine, intacte malgré les années. Il évoque son enfance dans le quartier historique d’Héliopolis, autour de la place emblématique de « Midan Safir », non pas en historien, mais en enfant toujours en course dans ses rues.
Son style, empreint d’un humour typiquement égyptien, transforme les scènes les plus ordinaires en tableaux vivants, à la fois drôles et profondément humains. Le rire surgit souvent, franc, inattendu — à tel point que l’on pourrait croire feuilleter les chroniques savoureuses de Ahmed Ragab.
Mais derrière cette légèreté se cache une intelligence du souvenir : celle qui évite le piège d’une nostalgie pesante pour lui préférer une tendresse lucide. L’auteur rit de ses propres espiègleries, revisite avec affection les réactions de son entourage face à ses premiers élans artistiques, et donne au lecteur l’illusion précieuse d’une conversation intime, comme dans une veillée entre amis.
Une galerie de vies, entre chair et mémoire
Dans « Midan Safir », l’auteur ne se contente pas de raconter sa propre histoire. Il ressuscite tout un monde. Famille, voisins, figures du quotidien : chacun devient le personnage d’un théâtre vivant, vibrant de vérité.
À travers ses mots, Samir Fouad compose de véritables portraits, d’une précision affectueuse. La mère, mêlant tendresse et fermeté ; le père, pilier discret de son univers ; le voisin turbulent — tous semblent surgir des pages avec une familiarité troublante.
La force du récit tient à cette capacité rare : celle de saisir l’essence des instants. Là où d’autres oublieraient, lui retient. Là où d’autres passeraient, il contemple. Sa mémoire agit comme un filtre artistique, ne retenant que la beauté, la douceur et la vibration des moments vécus.
La naissance d’un regard
Au cœur du livre se trouve peut-être ce qu’il y a de plus précieux : le récit des débuts. Ce moment fragile où naît le regard de l’artiste.
Avec une sincérité désarmante, Samir Fouad raconte la magie des premières lignes tracées, le pouvoir presque mystique du papier et du crayon, et cette manière singulière de percevoir le monde — en ombres et en lumières — bien avant d’en connaître les codes.
À travers ces pages, une évidence s’impose : l’artiste ne se fabrique pas, il advient. Il naît d’une sensibilité précoce, d’une capacité à voir l’invisible dans le banal, à transformer un simple carrefour en matrice d’émotions.
Une ode à la mémoire vivante
« Midan Safir » dépasse ainsi la simple géographie. Ce n’est pas un lieu : c’est un état. Celui où s’est forgée la sensibilité d’un créateur qui, après avoir enrichi les arts plastiques, offre aujourd’hui à la littérature un témoignage d’une rare sincérité.
Dans cet ouvrage, Samir Fouad prouve que le véritable créateur est celui qui sait préserver l’enfant qui sommeille en lui. Et que la mémoire, lorsqu’elle se conjugue à l’humour et à la vérité, donne naissance à une littérature qui touche le cœur autant qu’elle éclaire l’esprit.
« Midan Safir » est, en définitive, une déclaration d’amour au passé — et une preuve éclatante que les belles histoires ne meurent jamais, tant qu’il reste des voix pour les raconter avec grâce.





