Par: Samir Abdel-Ghany
Il est des artistes qui ne peignent pas des œuvres, mais des instants de vie. Mohamed Abla est de ceux-là. Son art ne s’achève jamais vraiment : il se transforme, se déplace, se dissout parfois… comme l’eau qu’il aime tant convoquer. Dessiner sur l’eau, tel était le pari, presque l’incantation, de cette expérience artistique rare, vécue à une heure de l’ouverture de l’exposition à la galerie Diwan, à Zamalek.J’ai eu le privilège d’assister, de très près, à ces derniers moments suspendus. Aux côtés de l’artiste Adham Shaker, nous avons accompagné Mohamed Abla dans la préparation de ses œuvres. Deux jours durant, il a peaufiné les ultimes gestes, préparé le bassin d’eau, ce théâtre liquide où allaient naître, sous les yeux du public, quatre tableaux promis à l’éphémère avant de devenir mémoire.Voir Abla verser une part de son âme dans l’eau est un spectacle en soi. Il parle, il raconte, il médite à voix haute sur son rapport intime à cet élément vivant. Chez lui, l’eau n’est pas un simple support : elle est partenaire, interlocutrice, parfois rebelle. Mohamed Abla possède une lecture cosmique du monde, une capacité rare à relier les choses, les êtres, les souffrances et les élans. Son succès n’a rien d’un hasard heureux : il est le fruit d’un long chemin, semé d’épreuves, qu’il transforme en appât pour une prise majestueuse — celle qu’il nomme création artistique. Pêcheur habile, inventif, il demeure pourtant un enfant qui redécouvre le monde, rêve encore, malgré les années.Lorsque tout semble achevé, il reste dans le bassin quelques couleurs orphelines. Je saisis l’instant. Je découpe une feuille en quatre, je joue, moi aussi. De ce jeu naîtront les fonds de mes propres œuvres. Avec Abla, rien ne se perd : tout se transmet.Mais réduire Mohamed Abla à un virtuose de la couleur serait une injustice. Son œuvre porte une philosophie de l’existence, une interrogation constante sur le cosmos et notre place en son sein. À travers des techniques comme l’art de l’ebru, il orchestre la rencontre entre l’eau et les pigments, créant des mouvements vivants, presque spirituels. Chaque geste est un dialogue entre l’esprit, la nature et l’instant. Chaque tableau est la trace d’un moment irréversible.À l’heure dite, une foule dense envahit la galerie Diwan. Artistes plasticiens, professeurs d’écoles d’art, étudiants, passionnés… tous se rassemblent autour de lui. Quatre espaces restent vides sur les murs, attendant la naissance des œuvres. Le silence se fait. Abla plonge son bâton dans l’eau et commence à parler de la vie. À chaque mouvement, on dirait qu’il récite une formule secrète. Il évoque la musique qu’il entend parfois dans l’eau, ses vibrations capables d’en modifier l’énergie. Il dépose les couleurs avec une précision instinctive. Certaines s’échappent, se dissipent ; il les rattrape, les amadoue au pinceau.Ce n’est pas un combat, mais une danse. Une chorégraphie qui rappelle le ballet, ou le tournoiement du danseur de tanoura. Les couleurs deviennent notes, les taches se muent en mélodie. Nous approchons une toile vide de la surface de l’eau. Il nous guide du regard, ajuste, hésite, puis décide. La toile est soulevée. Le public retient son souffle… puis applaudit. Abla sourit, sourire d’enfant victorieux.Quatre œuvres naissent ainsi, sous les yeux de tous. Elles sèchent, sont accrochées, et l’exposition — la première de ce genre au Moyen-Orient — commence. Le critique Hicham Kandil, fondateur de la galerie Diwan, rappelle alors une vérité essentielle : ce que nous voyons en quelques minutes est le résultat d’une vie entière de recherche, d’erreurs, d’audace. Ce qui paraît simple est, en réalité, le sommet d’une maîtrise profonde. Les applaudissements redoublent, surtout de la part de ceux qui connaissent les règles du jeu.Le message est clair. L’espace se remplit d’amour, de joie, de beauté. Et parmi toutes les paroles échangées ce soir-là, la plus juste fut sans doute celle-ci : nous sommes tous, à notre manière, des magiciens… mais aujourd’hui, Mohamed Abla a rappelé qu’il en est le maître.





