Demain, faudra-t-il payer pour admirer un coucher de soleil ? La question peut sembler provocatrice. Pourtant, elle traduit une réalité qui s’impose peu à peu : partout dans le monde, les espaces naturels deviennent des produits commerciaux. Les plages sont clôturées, les accès filtrés, les parkings payants, les meilleurs emplacements réservés aux hôtels ou aux clubs privés. À force de monnayer l’accès aux paysages, ne sommes-nous pas en train de transformer la nature en privilège ?
Par : Hanaa Khachaba
Chaque été, le même scénario se répète. Des familles parcourent plusieurs kilomètres à la recherche d’une plage publique, souvent bondée, tandis que, quelques centaines de mètres plus loin, des plages privées offrent calme, confort et services… à condition de pouvoir régler un droit d’entrée parfois élevé. Deux mondes coexistent sur un même rivage.
Pour les professionnels du tourisme, le procès fait aux plages privées est injuste. Ils rappellent que personne n’entretient gratuitement des kilomètres de sable. Nettoyage quotidien, surveillance des baignades, sécurité, sanitaires, transats, restauration, collecte des déchets : tout cela a un coût. Sans investissements privés, de nombreuses stations balnéaires perdraient leur attractivité.
Leur argument est également économique. Le tourisme représente une ressource essentielle pour de nombreux pays méditerranéens, dont l’Égypte. Les complexes touristiques attirent des visiteurs étrangers, génèrent des devises, créent des emplois et participent au développement des régions côtières. Pourquoi décourager ceux qui investissent dans ces infrastructures ?
Les partisans de cette logique vont même plus loin : selon eux, lorsqu’un espace est entretenu, sécurisé et bien géré, il est normal que l’utilisateur participe à son financement. Après tout, personne ne s’étonne de payer pour accéder à un musée, à un parc d’attractions ou à une salle de spectacle.
Mais leurs détracteurs répondent que la comparaison ne tient pas. Un musée est construit par l’homme ; une plage, une mer ou une montagne ne le sont pas. Elles existent depuis des millénaires et appartiennent, symboliquement du moins, à tous.
C’est précisément là que naît le malaise. La nature cesse progressivement d’être un bien commun pour devenir un espace segmenté selon les revenus. Les familles les plus modestes voient leurs possibilités se réduire, tandis que les plus beaux sites deviennent accessibles uniquement à ceux qui peuvent se les offrir.
Le phénomène dépasse largement les plages. Dans plusieurs pays, des sentiers de randonnée sont privatisés, des lacs bordés de résidences fermées, des forêts exploitées à des fins commerciales. Même certains panoramas deviennent des attractions payantes. La logique marchande semble désormais s’étendre jusqu’aux paysages eux-mêmes.
Cette évolution pose une question fondamentale : tout ce qui possède une valeur économique doit-il forcément être vendu ?
Les défenseurs des biens communs répondent par la négative. Ils rappellent que l’accès à la nature contribue au bien-être, à la santé physique et mentale, ainsi qu’à la cohésion sociale. Respirer l’air marin, marcher pieds nus sur le sable ou contempler l’horizon ne devraient pas devenir des privilèges réservés à une minorité.
Les réseaux sociaux amplifient encore ce sentiment d’injustice. Les images de plages paradisiaques, accessibles uniquement derrière des barrières ou des portiques, alimentent régulièrement les critiques. Beaucoup dénoncent une « ségrégation par le portefeuille », où le confort dépend directement du niveau de revenu.
À l’inverse, certains soulignent que les plages publiques souffrent souvent d’un manque d’entretien, de propreté ou d’équipements. Faut-il alors refuser les investissements privés au nom d’un idéal, quitte à laisser se dégrader les espaces ouverts à tous ? La question mérite d’être posée.
Le véritable enjeu n’est sans doute pas de choisir entre le public et le privé, mais de fixer des limites claires. Le développement touristique est indispensable. Il serait illusoire de vouloir l’arrêter. En revanche, il appartient aux pouvoirs publics de préserver un accès libre, gratuit et de qualité à une part significative du littoral.
Dans plusieurs pays, la législation interdit d’ailleurs toute privatisation complète des côtes. Les concessions sont autorisées, mais elles doivent coexister avec des espaces publics suffisants. Ce modèle cherche à concilier attractivité économique et justice sociale.
Au fond, le débat dépasse largement les vacances. Il nous oblige à réfléchir à notre rapport à la nature. Devons-nous considérer les paysages comme de simples ressources économiques ou comme un héritage commun transmis de génération en génération ?
Car aujourd’hui, il s’agit des plages. Demain, ce seront peut-être les montagnes, les forêts, les oasis ou les réserves naturelles. À mesure que les espaces libres se raréfient, une interrogation s’impose : la nature est-elle encore un patrimoine collectif… ou devient-elle progressivement un luxe ?




