« On dit que certaines musiques portent une mémoire. La simsimiya en est l’illustration éclatante : à chaque vibration de ses cordes, elle réveille la mer, les luttes et la dignité d’un peuple. »À Ismaïlia, sur les rives du canal, le rideau est tombé sur la troisième édition du Moultaka national de la simsimiya, deux jours d’une fête patrimoniale portée par le ministère de la Culture, la gouvernance locale et la Haute Autorité des Palais de la culture. Cette édition avait un parfum particulier : elle célébrait l’inscription officielle de la simsimiya sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, un acte fort de sauvegarde pour cet instrument qui incarne l’âme du canal de Suez et de la péninsule du Sinaï.Dès les premières notes, la magie a opéré. Sur les scènes parallèles de Cheikh Zayed et du Théâtre de la plage d’Al-Fayrouz, les troupes venues de Suez, de Port-Saïd, d’Ismaïlia et du Sinaï ont donné corps à ce patrimoine vivant. Les spectateurs ont retrouvé, dans la ronde hypnotique des danseurs et la ferveur des chœurs populaires, l’écho des veillées maritimes et la mémoire des résistances passées.La troupe d’Ismaïlia a ouvert le bal avec ses chorégraphies inspirées du folklore des pêcheurs. Puis ce fut au tour de la troupe de Suez, portée par la voix d’Ahmed Adawiya, d’entonner Ya Biyout Suez et Ihna el-Sawaysa, des hymnes qui firent trembler les cœurs de nostalgie. L’un des instants les plus bouleversants fut sans doute le solo du jeune prodige Mohamed Osama : son doigté sur la simsimiya a suffi à faire resurgir les années de lutte et de courage des villes du canal.Le Sinaï n’était pas en reste. Sous la direction de Sahar Eid, la troupe d’Al-Tour fit résonner des mélodies profondément enracinées : Ya Moallemin al-Sabr ou La la ya Khayzarana, autant de chants qui allient douleur et fierté. À Port-Saïd enfin, la troupe d’Ahmed al-Achri a ravi le public avec Ghani ya Simsimiya et ‘Ala Nour al-Fanar, rappelant que la mer fut toujours compagne et témoin.La soirée s’acheva par la troupe « Domma wa Hazz », qui fit danser l’assistance sur des rythmes effervescents, scellant cette rencontre sous le signe de la joie collective.Au-delà des applaudissements, ce festival avait une portée symbolique : préserver et transmettre. Comme l’a rappelé le ministre de la Culture, le docteur Ahmed Fouad Hennou, présent à l’inauguration aux côtés de nombreux responsables, universitaires et figures de la société civile, l’enjeu est bien de sauvegarder une identité. La simsimiya, longtemps instrument des pêcheurs et des résistants, devient aujourd’hui un emblème national, reconnu au patrimoine mondial, preuve que l’art populaire peut, à sa manière, porter une mémoire et fonder une fierté.À Ismaïlia, le public n’a pas seulement assisté à des spectacles. Il a touché du doigt une vérité : tant que résonneront les cordes de la simsimiya, les villes du canal ne cesseront jamais de raconter leur histoire.





