La société égyptienne semble avoir découvert un nouveau mot qui s’invite désormais dans presque toutes les conversations : la ségrégation sociale. Depuis que les expressions « ceux de l’Égypte » et « ceux de Misr » ont envahi les réseaux sociaux, les classifications se sont multipliées à une vitesse fulgurante. Tout semble désormais pouvoir être rangé dans une catégorie sociale : l’école fréquentée, le club sportif, les destinations de vacances, les restaurants, les marques de vêtements, les supermarchés… et même les loisirs les plus anodins. Mais il existe un domaine où cette logique paraît aujourd’hui plus visible que jamais : le logement. Car au-delà de la simple question de l’habitat, c’est désormais tout un mode de vie qui est devenu un symbole de statut social.
Par : Hanaa Khachaba
Les « compounds », ces lotissements fermés et sécurisés qui se multiplient autour du Caire et des grandes villes, ne se contentent plus d’offrir un cadre résidentiel différent. Ils semblent engagés dans une compétition permanente pour démontrer lequel est le plus luxueux, le plus prestigieux, le plus moderne ou le plus exclusif. Chaque nouveau projet promet davantage d’espaces verts, de lacs artificiels, de clubs privés, de centres commerciaux, de restaurants haut de gamme ou encore de systèmes de sécurité toujours plus sophistiqués.
Pour certains, cette évolution est parfaitement légitime. Après tout, chacun aspire à vivre dans un environnement calme, propre et sécurisé. Les familles recherchent des rues où les enfants peuvent jouer sans danger, des infrastructures modernes, une circulation plus fluide et des services de proximité. Beaucoup estiment que les compounds répondent simplement à une demande réelle née de la densité urbaine, des embouteillages et du manque d’espaces verts dans plusieurs quartiers traditionnels.
Leur argument est simple : il ne s’agit pas de snobisme mais de qualité de vie. Pourquoi reprocher à quelqu’un d’investir dans un logement offrant davantage de confort si ses moyens le lui permettent ? Pour ces habitants, choisir un compound n’est pas une manière de se distinguer des autres, mais une décision rationnelle destinée à offrir un meilleur quotidien à leur famille.
Ils rappellent également que ces nouveaux ensembles résidentiels participent au développement urbain du pays, créent des milliers d’emplois, attirent les investissements et accompagnent l’essor des villes nouvelles voulu par l’État.
Pourtant, d’autres voix dénoncent une réalité plus préoccupante.
Selon elles, le problème ne réside pas dans l’existence des compounds eux-mêmes, mais dans la manière dont ils sont progressivement devenus des symboles de réussite sociale. L’adresse d’une personne semble parfois compter davantage que ses qualités humaines. Habiter dans un quartier donné suffirait désormais à susciter admiration, préjugés ou mépris.
Cette évolution nourrit une forme de fracture invisible. Les réseaux sociaux regorgent de vidéos humoristiques opposant les habitants des compounds à ceux des quartiers populaires. Les expressions ironiques se multiplient, les clichés aussi. On caricature les accents, les habitudes alimentaires, la manière de s’habiller ou même le vocabulaire utilisé selon le lieu de résidence.
À force de plaisanter, certains craignent que ces stéréotypes finissent par devenir des réalités acceptées.
Les défenseurs des quartiers traditionnels rappellent que la vie ne se résume pas à des clôtures élégantes, des piscines ou des allées bordées de palmiers. Ils évoquent un autre luxe, moins visible mais souvent plus précieux : celui des relations humaines.
Dans ces quartiers où plusieurs générations vivent parfois dans la même rue, les voisins se connaissent, les commerçants saluent leurs clients par leur prénom, les enfants jouent ensemble sur les trottoirs et la solidarité reste une valeur quotidienne. Lorsqu’un habitant traverse une difficulté, tout le voisinage se mobilise spontanément.
À l’inverse, certains reprochent aux compounds de favoriser une forme d’isolement. Derrière les murs sécurisés et les portails électroniques, les contacts entre voisins peuvent devenir plus rares. Chacun vit dans son espace privé, au point que certains ignorent même le nom de la famille installée juste en face de chez eux.
Évidemment, cette vision est loin d’être universelle. De nombreux compounds développent aujourd’hui une véritable vie communautaire grâce aux activités sportives, culturelles ou associatives qu’ils organisent. De même, tous les quartiers populaires ne sont pas synonymes de convivialité, pas plus que tous les quartiers résidentiels ne sont dépourvus de liens sociaux.
Au fond, le véritable débat dépasse largement la question de l’adresse. Peut-on mesurer la réussite d’une personne à la valeur immobilière de son logement ? Le prestige d’un quartier garantit-il réellement le bonheur de ses habitants ? Les mètres carrés, les façades élégantes et les équipements haut de gamme suffisent-ils à créer un sentiment d’appartenance et de satisfaction ?
La qualité d’une vie ne se résume probablement ni au prix d’une villa ni à celui d’un appartement. Elle dépend aussi de la sécurité affective, des relations humaines, du sentiment d’appartenir à une communauté et de la sérénité que chacun trouve dans son environnement.
Les compounds continueront sans doute à séduire de nombreuses familles, tandis que les quartiers traditionnels conserveront leur authenticité et leur chaleur humaine. L’essentiel est peut-être d’éviter que le lieu où l’on habite ne devienne une étiquette sociale déterminant la valeur que l’on accorde aux individus.
Car une adresse peut indiquer où l’on vit. Elle ne dira jamais qui l’on est.





