➢ La pauvreté devient un décor …
Depuis quelques années, une tendance singulière s’impose dans certains milieux urbains aisés en Egypte : transformer la pauvreté réelle de millions de citoyens en concept esthétique, en expérience « authentique » à consommer le temps d’une soirée ou d’un repas. La précarité des uns crée des « vibes » pour d’autres !
Par : Hanaa Khachaba

On dirait qu’une partie de la société égyptienne commence à considérer les classes populaires comme un folklore disparu, un vestige du passé. Comme si ces gens n’existaient plus vraiment. Certains cherchent à « immortaliser » leur image en organisant des événements ou en ouvrant des lieux qui imitent leur mode de vie — un blogueur qui fête son anniversaire dans un « style populaire », un restaurant qui décore son espace avec un vieux repasseur fatigué, une couturière pauvre, des chaises en plastique et un stand de rue pour donner l’illusion qu’il n’y a même pas de tables.
Mais sérieusement !? Vous ne réalisez pas qu’ils sont toujours là, qu’ils se battent encore chaque jour ? Vous ne voyez pas que ces personnages qui pataugent dans la misère représentent un bon pourcentage de la population ?
Si vous êtes né à Palm Hills et que vous n’avez jamais vu la vraie pauvreté, la vraie précarité, voilà qu’un restaurant décide de vous offrir une « expérience immersive » dans la vie des démunis : il fait appel à un repasseur, installe une charrette pour servir des sandwiches de foul et des frites, et recrée l’ambiance des marchés populaires. Il pousse même le concept jusqu’à proposer des vêtements présentés comme à Wikalet Al-Balah(marché d’occasion), sauf que la veste n’est plus à 200 livres, mais à 9 000 LE !

Et pour parfaire le tableau, il ouvre sa boutique au centre-ville, histoire que vous viviez « l’expérience authentique ». On vous applaudit à l’entrée, on vous sert un thé à 70 LE et un sandwich de foul à 52 LE, puis vous retournez à Cheikh Zayed (un des quartiers hyper branchés) raconter à vos amis que « l’expérience de la vie des pauvres, vraiment, c’était un day-use incroyable » !
Une partie de la jeunesse privilégiée semble désormais considérer les classes populaires non plus comme une réalité vivante qui compose l’essentiel du pays, mais comme un patrimoine disparu, un folklore révolu que l’on reconstitue pour se divertir.
Cette dérive culturelle se manifeste de diverses manières : fêtes d’anniversaire organisées « à la manière populaire », séances photo devant des décors imitant les ruelles des quartiers défavorisés, et surtout restaurants thématiques qui reproduisent les codes visuels et sociaux de la pauvreté.
Quand la misère sert de marketing
Un exemple récent illustre clairement ce phénomène. Un restaurant très en vue, installé au cœur du Caire, a bâti tout son concept sur la reproduction stylisée d’un « quartier populaire » : un décor rappelant les immeubles délabrés, un faux repasseur assis devant une planche branlante, quelques outils d’artisans posés comme accessoires, et des serveurs habillés en « gens du peuple ».
Le menu, lui, se veut « typiquement égyptien » : foul servi sur une charrette réaménagée, frites dans des cornets en papier journal, thé présenté dans des verres épais rappelant les cafés de quartier.
Sous couvert d’« immersion culturelle », on assiste à une mise en scène de la précarité destinée à une clientèle aisée, qui consomme la pauvreté comme on consommerait un spectacle.
Un décalage frappant avec la réalité sociale
Cette mode interroge profondément. Car pendant que certains se divertissent dans des décors fabriqués pour « revivre l’ambiance des pauvres », les vrais habitants de ces quartiers continuent de lutter chaque jour, souvent loin de toute visibilité médiatique ou politique.
Rappelons-le : Un pourcentage non négligeabledes Egyptiens appartiennent toujours aux classes populaires ou modestes. Leur quotidien ne relève ni du folklore ni de l’anecdote, mais de difficultés concrètes : inflation, accès limité aux services essentiels, instabilité de l’emploi, logements exigus.
Transformer ces réalités en ambiance « instagrammable » revient à effacer les personnes qui les vivent réellement, tout en créant une distance sociale encore plus profonde entre les milieux privilégiés et le reste de la population.
L’illusion dangereuse d’un patrimoine figé
Cette appropriation romantisée des codes populaires s’accompagne d’une autre dérive : la croyance qu’il s’agit là d’un monde disparu, d’un fragment pittoresque du passé qu’il faudrait préserver sous forme de décor, à la manière d’un musée vivant.
Or ces quartiers, ces métiers précaires, ces modes de vie ne sont pas des reliques. Ils sont encore le présent de millions d’Egyptiens. Leur transformation en « expérience immersive » offre alors une lecture faussée, dépouillée de son contexte socio-économique, et réduit la pauvreté à un élément de consommation culturelle.
Après avoir payé pour « vivre la vie des pauvres », certains clients rentrent dans les quartiers huppés de Cheikh Zayed ou de New Cairo en racontant qu’ils ont passé « une journée extraordinaire », comme s’il s’agissait d’une attraction touristique.
Ce qui manque ici, ce n’est pas l’intention — souvent naïve — mais la conscience sociale. On ne peut pas célébrer symboliquement une pauvreté que l’on ne connaît pas, que l’on n’a jamais approchée, et, surtout, dont on ne subit aucune des conséquences.
La culture populaire n’est pas un décor !
La vraie culture populaire égyptienne est riche, vivante, multiple. Elle mérite d’être valorisée et racontée avec respect : par ses habitants, ses artisans, ses traditions, ses saveurs, ses lieux authentiques. La réduire à un décor thématique, c’est nier ceux qui la portent. Il est urgent de rappeler que la pauvreté n’est pas une tendance, ni un style, ni un concept marketing. C’est une réalité sociale qui exige réflexion, solidarité et solutions,pas une scénographie à consommer le temps d’un dîner.





