Clin d’œil
Par Samir Abdel-Ghany



Le mois de Ramadan occupe, dans la conscience arabe et musulmane, une place à part. Il n’est pas seulement un temps de jeûne : il est une saison de l’âme, une respiration spirituelle où se renouvellent les valeurs, les rites, les habitudes et les mille détails du quotidien. Les caricaturistes y ont trouvé une matière inépuisable, un théâtre à ciel ouvert où la satire se fait délicatesse, où l’observation sociale devient poésie ironique. À travers les dessins publiés dans les journaux et les magazines, se dessine ainsi le portrait mouvant d’un Ramadan égyptien et arabe, consigné par la plume comme une mémoire visuelle.
Pour ces artistes, Ramadan est un miroir grossissant de la vie ordinaire. Les horaires de travail se déplacent, les rythmes s’inversent, la consommation s’emballe, les relations sociales s’intensifient. Et, dans cet entrelacs, surgit souvent le contraste entre l’idéal spirituel du jeûne et les faiblesses humaines. Les marchés bondés à l’approche de l’iftar, les longues veillées devant la télévision, l’impatience née de la faim ou de la soif : autant de scènes transformées en tableaux malicieux révélant des phénomènes sociaux plus vastes.
Parmi ceux qui ont su capter ces paradoxes, Hassan Hakem baptisait ses dessins ramadaniens « Divagations de jeûne », comme pour évoquer cette légère confusion que provoquent parfois la faim ou la soif. Il fit de cet état une source d’inspiration, un espace de créativité où l’on rit parce que l’on se reconnaît, parce que la caricature nous tend un miroir sans cruauté.
Les planches consacrées à Ramadan ont également abordé des questions sociales majeures, au premier rang desquelles la flambée des prix et l’explosion de la consommation. On y voit le citoyen modeste, désemparé face à une liste interminable de dépenses pour un revenu restreint. Ahmed Hegazi a traité ce thème avec une sensibilité aiguë, défendant l’homme ordinaire par une satire proche du tempérament populaire. D’autres dessins dénoncent le gaspillage alimentaire : tables surchargées pour quelques convives, poubelles débordant de mets à peine touchés — critique directe d’un excès en contradiction avec l’esprit même du jeûne.
Le ralentissement du travail et la paresse supposée figurent aussi parmi les motifs récurrents : employé assoupi après l’iftar, fonctionnaire traînant les pieds sous le soleil. Plus mordante encore est la satire des contradictions comportementales : certains observent le jeûne le jour, mais s’autorisent des écarts moraux la nuit. Des artistes comme Gomaa Farahat, Raouf Ayad ou Mohamed Hakem ont exploré ces paradoxes avec finesse.
Le caricaturiste ramadanien déploie une riche palette de procédés : ironie visuelle, symbolisme — lanterne, croissant, canon du coucher du soleil —, exagération des traits et des proportions, dialogues courts et incisifs qui frappent comme des vers. Salah Jahine excellait dans l’art de condenser poésie et dessin en une formule dense, presque un distique graphique. Mostafa Hussein, lui, semblait une machine créative infatigable. À leurs côtés, Toghan, Taj, Mohamed Effat, et, parmi les nouvelles générations, Doaa El-Adl, Makhlouf, Mostafa Salem ou Mostafa El-Sheikh poursuivent cette tradition vivante.
Car, au fond, la caricature ne se moque jamais de Ramadan lui-même. Elle interroge les comportements humains, pointe les excès, dénonce les contradictions, tout en célébrant l’esprit du mois sacré et ses valeurs de solidarité, de patience et de générosité. Elle est à la fois rire et méditation, chronique sociale et hommage discret. Ainsi, sous le trait vif et l’encre noire, Ramadan devient une fresque sensible : celle d’une société qui se regarde, s’interroge et, parfois, se corrige dans le miroir bienveillant du dessin.





