Il est temps de poser la question sans détour. Avons-nous transformé le Ramadan en rituel social vidé de sa substance ? Chaque année, le même scénario se répète. Les marchés débordent. Les chariots se remplissent au-delà du raisonnable. Les cuisines produisent plus que nécessaire. Puis viennent les sacs-poubelles, lourds de restes à peine entamés. Le mois de la privation devient celui du gaspillage institutionnalisé.

Par : Hanaa Khachaba
Que faut-il faire ? Réapprendre la mesure. Planifier ses achats. Cuisiner selon les besoins réels. Faire du don un engagement discret et constant, non une mise en scène saisonnière. Que faut-il cesser immédiatement ? Confondre générosité et ostentation. Mesurer la valeur d’un foyer à la taille de sa table d’iftar. S’endetter pour « ne pas paraître moins que les autres ».
Le débat ne s’arrête pas à l’alimentation. Ramadan est censé discipliner le comportement. Pourtant, l’agressivité routière augmente. L’impatience s’exprime plus vite. Les horaires de travail sont perçus comme une contrainte excessive. La productivité chute, comme si le jeûne était un frein et non un exercice de maîtrise. Que faut-il faire ? Transformer le jeûne en exercice d’éthique professionnelle. Respecter le temps, les engagements, les responsabilités. Faire du calme intérieur une réalité visible dans l’espace public.

Que faut-il abandonner ? L’idée que le Ramadan justifie le relâchement, l’irritabilité ou l’inefficacité. Et puis il y a la mise en scène numérique. Photos d’iftars luxueux, vidéos caritatives soigneusement cadrées, piété exposée en stories. Le mois du secret spirituel devient un théâtre permanent. Faut-il partager ? Oui. Faut-il exhiber ? Non.
Dans un contexte économique tendu, où l’Etat appelle constamment à la rationalisation et où les familles surveillent chaque dépense, le Ramadan pourrait devenir un laboratoire national de sobriété. Une pédagogie collective contre la surconsommation. Un modèle de responsabilité sociale. Au lieu de cela, nous entretenons parfois une contradiction flagrante : Jeûner le jour, compenser la nuit. Parler de patience, pratiquer la nervosité. Invoquer la solidarité, mais limiter l’effort à trente jours.
Le véritable courage, aujourd’hui, serait d’ouvrir un débat franc : Sommes-nous fidèles à l’esprit du Ramadan ou prisonniers de ses habitudes sociales ? Le Ramadan n’a pas besoin de décorations supplémentaires. Il a besoin de cohérence. Car le jeûne n’est pas seulement l’abstinence de nourriture. C’est l’abstinence de l’excès, de l’ego, et de la contradiction.

Le paradoxe mérite d’être posé sans détour. Comment un mois consacré à la maîtrise de soi est-il devenu l’un des pics annuels de consommation ? Jamais les marchés ne sont aussi saturés, jamais les tables aussi chargées, jamais les dépenses familiales aussi lourdes que durant ce mois censé enseigner la retenue. Le Ramadan, école de sobriété, s’est progressivement transformé en vitrine d’abondance. Au nom de la générosité, l’excès s’installe ; au nom de la convivialité, le gaspillage se banalise.
Il ne s’agit pas de nier la joie des retrouvailles ni la beauté des traditions. Mais un questionnement s’impose : avons-nous vidé le jeûne de sa substance pour en conserver l’apparence ? Le Ramadan n’a pas besoin d’être réinventé. Il a besoin d’être recentré. Car au fond, le véritable défi n’est pas de supporter la faim, mais plutôt de résister à l’excès.





