– L’école et les modèles de référence, des acteurs clés dans la reconquête culturelle
– “Le remède se trouve dans le mal lui-même” : repenser la transmission à l’ère numérique
– L’inspiration ne naît pas du vide
La jeune génération est aujourd’hui confrontée à une profonde crise culturelle. Celle-ci se manifeste non seulement par une dégradation préoccupante du goût esthétique et du sens critique, mais également par l’influence grandissante d’Internet, où circulent des contenus souvent peu fiables, superficiels ou difficiles à appréhender. Dans cet environnement saturé d’informations et d’images, les repères culturels traditionnels tendent à s’effacer au profit de références éphémères et de consommations rapides. Interview exclusive avec l’artiste plasticien Mohamed Abla.
Propos recueillis par Mohamed El-Azzawy
Le Progrès Egyptien : Face à ce constat, une question essentielle se pose : comment attirer à nouveau les jeunes vers les arts plastiques et les reconnecter à la richesse de la création artistique ? Comment leur faire découvrir l’œuvre de grands artistes contemporains tels que Mohamed Abla, dont le parcours et la production artistique constituent des sources majeures d’inspiration et de réflexion ?
Mohamed Abla : L’enjeu ne consiste pas seulement à transmettre un savoir artistique, mais à susciter chez les jeunes une véritable curiosité intellectuelle et esthétique. Il s’agit de leur offrir les clés qui leur permettront de comprendre les œuvres, d’apprécier leur portée humaine et culturelle, et de renouer avec les valeurs de créativité, d’imagination et d’innovation. Plus que jamais, la promotion de l’art apparaît comme un levier essentiel pour former des esprits ouverts, critiques et capables d’interagir avec le monde de manière plus consciente et plus sensible.
Il existe un aspect fondamental de cette question : la nécessité de reconnaître l’existence même du problème. Avant de chercher des solutions, il est indispensable d’admettre que nous sommes confrontés à une véritable crise culturelle qui touche une partie importante de la jeune génération. Or, force est de constater que de nombreux acteurs et secteurs de la société ne perçoivent pas encore l’ampleur de cette situation. Certains considèrent les transformations actuelles comme de simples évolutions des modes de vie ou des habitudes de consommation culturelle, sans mesurer les conséquences profondes qu’elles peuvent avoir sur la formation intellectuelle, le sens critique et la sensibilité artistique des jeunes.

C’est précisément dans ce contexte que le rôle des médias devient déterminant. Leur mission ne se limite pas à relayer l’actualité ou à mettre en lumière des événements culturels. Ils ont également la responsabilité d’informer l’opinion publique, de sensibiliser les citoyens et de contribuer à la prise de conscience collective. Les médias doivent participer à la diffusion de l’idée qu’un problème réel existe, qu’il s’aggrave progressivement et que ses répercussions pourraient être lourdes pour l’avenir. L’enjeu dépasse le seul domaine de la culture. Il concerne la capacité des générations futures à développer leur esprit critique, à préserver leur identité culturelle et à entretenir un rapport créatif avec le savoir et la connaissance. Ignorer cette réalité ou en minimiser l’importance reviendrait à laisser s’installer une crise dont les effets risquent de se faire sentir durablement sur le développement culturel et intellectuel de la société.
Deuxièmement, l’école a un rôle fondamental à jouer dans cette démarche de reconstruction culturelle. Dans de nombreux pays à travers le monde, les autorités éducatives ont pris conscience des effets parfois néfastes d’une exposition excessive aux écrans et aux outils numériques. Certaines nations ont ainsi interdit ou fortement limité l’usage des téléphones portables au sein des établissements scolaires, tandis que d’autres ont fixé un âge minimum pour l’accès aux smartphones et aux réseaux numériques.
Par ailleurs, plusieurs expériences internationales montrent aujourd’hui un retour à des méthodes d’apprentissage plus traditionnelles. La Suède, notamment, a réintroduit de manière plus marquée les cahiers, les livres imprimés et l’écriture manuscrite dans les écoles, après avoir constaté que la généralisation des tablettes numériques pouvait avoir des effets indésirables sur l’apprentissage, la concentration et l’acquisition de certaines compétences fondamentales.

Toutefois, la réponse à cette crise ne saurait être uniquement éducative ou technologique. Elle suppose également une réflexion sur la place des modèles de référence au sein de la société. Il devient indispensable de revaloriser les figures exemplaires, comme les artistes, les intellectuels, les enseignants, les créateurs et les personnalités engagées dans la vie culturelle, et qui sont capables d’influencer positivement les jeunes générations. Ces personnalités ont un rôle essentiel à jouer dans la sensibilisation du public. Leur mission est non seulement de transmettre des valeurs culturelles et artistiques, mais aussi d’alerter sur l’existence d’un problème réel qui affecte la formation intellectuelle et esthétique des nouvelles générations. En contribuant à cette prise de conscience collective, elles participent à la construction d’un environnement plus favorable à la créativité, à la connaissance et au développement du sens critique.
P.E. : Comment ramener les jeunes du monde virtuel vers la culture et la création ?
M.A. : Il serait illusoire de croire qu’il est possible de revenir en arrière ou de s’opposer à une révolution technologique qui façonne désormais tous les aspects de la vie quotidienne. Les nouvelles générations sont nées dans cet univers connecté ; les écrans, les réseaux sociaux et les outils numériques constituent pour elles un langage naturel. L’enjeu consiste donc moins à combattre la technologie qu’à en faire un instrument au service de la connaissance, de la sensibilité artistique et de l’enrichissement culturel. La reconquête culturelle ne pourra être menée à bien que par une mobilisation conjointe de l’école, des médias, des familles et des figures de référence. C’est à cette condition qu’il sera possible de restaurer des repères solides et de redonner à la culture et à la création la place qu’elles méritent dans la formation des citoyens de demain.
Face à l’ampleur des défis culturels et éducatifs actuels, il est indispensable de multiplier les efforts et de diversifier les initiatives. Aucune action isolée ne peut, à elle seule, inverser les tendances observées. C’est par une mobilisation collective et durable que des résultats tangibles pourront être obtenus. A titre personnel, je m’efforce de contribuer à cette dynamique à travers l’organisation de nombreux ateliers artistiques et de sensibilisation, aussi bien dans les grandes villes que dans les zones rurales. Ces rencontres permettent de créer un contact direct avec les jeunes, de stimuler leur créativité et de les encourager à développer un regard critique sur leur environnement culturel et médiatique. Il est également essentiel de mettre davantage en lumière les personnes, les associations et les acteurs qui accomplissent un travail positif au service de la société. Trop souvent, les initiatives constructives restent dans l’ombre, alors qu’elles mériteraient d’être valorisées afin d’inspirer d’autres citoyens et de favoriser l’émergence de nouvelles vocations.

Pour résumer cette réflexion, on pourrait dire que le remède se trouve en partie dans la source même du problème. Les technologies numériques et l’intelligence artificielle, souvent accusées de contribuer à la dispersion de l’attention ou à la diffusion de contenus superficiels, peuvent aussi devenir de puissants outils au service de la connaissance et de la culture.
L’intelligence artificielle se nourrit des informations, des contenus et des données produits par les individus et les institutions. Il est donc essentiel d’alimenter continuellement cet écosystème numérique avec des contenus de qualité, des références culturelles solides et des informations fiables. Plus les acteurs culturels, éducatifs et scientifiques participent à cette production de savoir, plus ils contribuent à enrichir l’environnement informationnel auquel les nouvelles technologies ont accès. Dans cette perspective, il serait souhaitable de développer des réseaux de collaboration numérique réunissant artistes, enseignants, chercheurs, journalistes et acteurs de la société civile. Leur mission consisterait à promouvoir des contenus rigoureux, à diffuser les bonnes pratiques et à attirer l’attention sur les enjeux culturels qui préoccupent aujourd’hui nos sociétés. L’objectif n’est pas seulement de corriger les informations erronées, mais aussi de construire un espace numérique plus riche, plus équilibré et plus favorable à l’épanouissement intellectuel des générations futures.

P.E. : Si nous passons maintenant à la question de la création artistique et de ces instants singuliers que l’on appelle l’inspiration, comment ce processus se manifeste-t-il chez Mohamed Abla ?
M.A. : L’inspiration demeure l’un des aspects les plus fascinants et les plus mystérieux de l’acte créateur. Pour de nombreux artistes, elle ne relève ni du hasard ni d’un moment magique surgissant de nulle part. Elle est souvent le résultat d’une longue observation, d’une sensibilité constamment en éveil et d’un dialogue permanent avec le monde environnant. L’inspiration ne surgit jamais du néant. Contrairement à une idée largement répandue, la création artistique n’est pas le fruit d’un simple éclair de génie apparaissant spontanément. Elle est le résultat d’une quête permanente, d’un effort conscient et d’un travail de maturation qui s’inscrit dans la durée. L’artiste cherche constamment à enrichir son univers intérieur. Cette démarche passe par la lecture, la découverte d’œuvres artistiques, l’observation attentive du monde qui l’entoure, mais aussi par les expériences humaines qu’il accumule au fil de sa vie. Chaque livre lu, chaque exposition visitée, chaque conversation ou rencontre contribue à façonner sa sensibilité et à élargir son champ de réflexion.
Les interactions humaines occupent, à cet égard, une place essentielle. Les échanges avec les autres, les émotions partagées, les récits entendus et les expériences vécues constituent une matière première précieuse pour tout créateur. L’artiste est avant tout un observateur de la condition humaine. Il puise dans ces relations une source inépuisable d’idées, de questionnements et d’émotions. C’est l’ensemble de ces expériences, de ces connaissances et de ces observations qui alimente le processus créatif. Elles forment le terreau à partir duquel naissent les œuvres. L’inspiration apparaît alors non comme un phénomène mystérieux détaché de la réalité, mais comme la synthèse de multiples influences qui se rencontrent et se transforment dans l’esprit de l’artiste. En définitive, la créativité est le produit d’une accumulation patiente de savoirs, d’expériences et de rencontres. Plus l’artiste nourrit son regard et sa pensée, plus il enrichit cette matière intérieure qui, à un moment donné, se métamorphose en acte de création.

P.E. : L’expressionnisme et le nouveau réalisme, une sensibilité proche de l’univers de Mohamed Abla ?
M.A. : l’art constitue un long cheminement marqué par des transformations permanentes. Au fil du temps, les courants artistiques se sont multipliés et enrichis, particulièrement au cours des cinquante dernières années, une période qui a vu naître davantage de mouvements, de recherches et d’expérimentations que certaines époques entières de l’histoire de l’art. Cette évolution s’explique notamment par l’accroissement des connaissances, l’intensification des échanges entre les cultures et le rapprochement des différentes expériences artistiques à travers le monde. Les frontières autrefois bien définies entre les écoles se sont progressivement estompées, donnant naissance à des approches plus ouvertes et plus hybrides.
Dans cette diversité, Mohamed Abla refuse de s’enfermer dans une seule appartenance esthétique. Il considère que chaque école artistique possède une dimension qui mérite l’attention dès lors qu’elle entretient un lien profond avec l’être humain. Toute école qui parle de l’homme me touche. Cependant, si nous devons évoquer une proximité particulière, ce serait sans doute avec les courants expressionnistes. Ces mouvements, qui accordent une place centrale aux émotions, aux aspirations, aux rêves et aux questionnements de l’individu, correspondent à sa propre conception de l’art. L’expressionnisme ne cherche pas seulement à reproduire la réalité visible, mais il tente de révéler les sentiments, les tensions intérieures et les vérités humaines qui se cachent derrière les apparences.

Cette sensibilité se retrouve dans l’œuvre de Mohamed Abla, où l’humain occupe une place centrale. Ses créations explorent les émotions, les histoires personnelles et collectives, ainsi que les multiples dimensions de la vie sociale. Plus qu’une adhésion à une école précise, son parcours témoigne d’une fidélité constante à l’homme, à ses rêves, à ses espoirs et à ses contradictions. Nous pouvons dire aussi que chez Mohamed Abla, l’œuvre est profondément liée à la société, à la mémoire collective et aux paysages égyptiens, l’inspiration semble puiser sa force dans la vie quotidienne elle-même.
P.E. : Qui sont les artistes qui ont marqué le parcours de Mohamed Abla ?
M.A. : Parmi les artistes qui ont exercé une influence déterminante sur mon parcours : Seif Wanly et Hamed Nada. Ces deux artistes occupent une place particulière dans l’histoire de la peinture égyptienne, chacun ayant développé une vision singulière du monde et une écriture plastique profondément enracinée dans la réalité sociale et humaine de leur époque.
P.E. : Entre difficulté et mémoire, quelle est la toile inoubliable de Mohamed Abla ?
M.A. : Je me souviens d’une œuvre particulière qui n’est pas née d’un projet prémédité, mais d’une expérience de vie marquante, presque fondatrice. Tout commence au mont du Moqattam, au Caire, à une époque où j’effectuais mon service militaire. Là, pour la première fois, je découvre la capitale vue d’en haut. Ce point de vue inédit transforme immédiatement mon regard. La ville, habituellement perçue dans sa densité et son agitation quotidienne, se révèle soudain comme une immense carte vivante, dessinée par les lumières nocturnes. Le réseau des rues, les quartiers, les mouvements urbains prennent alors la forme d’un ensemble cohérent, presque abstrait, que la lumière vient structurer et révéler. Face à cette vision, je ressens une urgence, je ne peut pas attendre. Je commence à esquisser les premières images du Caire vu du ciel, dans des formes encore simples, instinctives, mais déjà habitées par cette nouvelle perception de l’espace urbain. Ce geste initial marque le début d’un véritable chemin artistique. Progressivement, cette exploration se transforme en une série d’œuvres consacrées aux lumières de la ville et au Caire nocturne. L’expérience visuelle du mont Moqattam devient ainsi le point de départ d’une recherche plastique plus large, nourrie par la répétition, l’observation et la maturation du regard.

Je commence ensuite à représenter Le Caire dans différentes situations et perspectives, notamment à travers les scènes du Nil et des bateaux qui le traversent. La ville devient alors un espace vivant, changeant, observé sous plusieurs angles, comme un organisme en perpétuel mouvement. Ainsi, ce qui avait commencé comme une simple observation au sommet d’une colline s’est-il transformé en un véritable parcours artistique. Une expérience visuelle et sensible qui a profondément marqué mon œuvre.
Abla, un artiste au cœur de la condition humaine

Mohamed Abla est un plasticien égyptien né à Alexandrie en 1959. Diplômé de la Faculté des beaux-arts du Caire, il s’impose aujourd’hui comme l’une des figures majeures de la scène artistique contemporaine en Égypte et dans le monde arabe. Son œuvre se distingue par un engagement constant en faveur de l’être humain et de ses problématiques sociales et politiques. A travers un langage visuel qui conjugue modernité et profondeur humaine, il explore les tensions du quotidien, les transformations sociales et les réalités parfois contrastées de la vie en Égypte et dans le monde arabe. Au fil de son parcours, Mohamed Abla a participé à de nombreuses expositions, tant au niveau national qu’international, et a reçu plusieurs distinctions artistiques qui reconnaissent la richesse et la singularité de sa démarche. Son travail s’inscrit dans une dynamique de dialogue entre l’art et la société, où la création devient un moyen d’interroger le réel plutôt que de simplement le représenter.
Parallèlement à sa pratique artistique, il a joué un rôle actif dans le soutien aux initiatives culturelles indépendantes. Il a contribué à la mise en place de projets artistiques et d’espaces d’exposition alternatifs, visant à renforcer la présence de l’art dans l’espace public et à encourager la diversité des expressions créatives. Cette dimension engagée de son parcours témoigne d’une conviction profonde : celle que l’art ne peut être séparé de la société. Chez Mohamed Abla, la création artistique devient ainsi un outil de réflexion, de mémoire collective et de dialogue, capable d’ouvrir des espaces de rencontre entre les individus et les idées.





