Apparue durant la pandémie, la tendance de romantiser sa vie (#romanticizeyourlife) continue de faire des adeptes à travers les réseaux sociaux. Sa philosophie d’apprécier les petits plaisirs du quotidien cache cependant quelques côtés insidieux. Écueils et bénéfices du phénomène selon le site lapresse.ca.
Par Marwa Mourad
« Tu dois commencer à romantiser ta vie, tu dois te considérer comme le personnage principal de ta vie. Si tu ne le fais pas, la vie va continuer à t’échapper », entend-on comme trame sonore d’une vidéo TikTok.
On y voit quelques instants qui semblent suspendus dans le temps : une bougie qui vacille, un café fraîchement infusé, des bouquets de fleurs, une marche sous les rayons du soleil.
La tendance, portée principalement par de jeunes femmes, met en scène des moments du quotidien magnifiés grâce à une esthétique léchée, que ce soit une routine matinale, des tâches ménagères ou la météo de la saison. Le mot-clé #romanticizeyourlife se retrouve même sous presque 450 000 publications de la plateforme TikTok.
Pourquoi la tendance est-elle aussi populaire ?
Plusieurs personnes sentent qu’elles subissent leur vie. Romantiser sa vie permet de donner du sens aux évènements et de transformer des petits moments en quelque chose qui nous fait du bien.
Charlie-Maud Gingras, travailleuse sociale et présidente de la Clinique Autrement.
C’est également une tendance qui répond à un besoin de voir le quotidien des autres et de socialiser, explique pour sa part Emmanuelle Parent, cofondatrice et directrice générale du Centre pour l’intelligence émotionnelle en ligne (CIEL).
Plusieurs critiques ont été formulées à propos du phénomène numérique : il pourrait inciter à la comparaison et à la surconsommation. « On peut avoir la fausse impression que la vie de l’autre, c’est bien beau et parfait, alors que nous, pendant ce temps-là, on se réveille avec les cheveux ébouriffés », indique Emmanuelle Parent. Selon elle, on doit rester critique et ne pas oublier le travail artistique qui est derrière.
Naomi Auger, créatrice de contenu et adepte de la tendance, abonde dans le même sens. « Je suis récemment partie en voyage avec une amie et ce qu’on ne voit pas, c’est le montage de nos vidéos qui allait jusqu’à 1 h du matin », dit-elle. Par contre, elle se fait un devoir de ne pas tomber dans la mise en scène lorsqu’elle crée ce type de contenu. « Même mes petites soirées banales peuvent être romantiques », fait-elle savoir.
« On n’est pas obligé d’aller au spa ou de s’acheter des bougies, rappelle Charlie-Maud Gingras. On est un peu à la recherche d’un mode d’emploi comme humain, mais il faut se poser la question de ce qui nous fait du bien à nous. »
De l’intention et de la pleine conscience
Il y a de nombreux bienfaits à idéaliser sa vie, croit la travailleuse sociale. « L’idée, c’est de voir le beau, l’extraordinaire dans l’ordinaire, puis de créer des moments intentionnels qui vont nourrir notre bien-être », détaille-t-elle.
Pénélope Leblanc, fonctionnaire de 26 ans, adhère à cette idée. « Au printemps, ce qui me fascine, c’est de voir les bourgeons dans les arbres, les fleurs qui sortent », donne-t-elle en exemple.
Charlie-Maud Gingras compare la tendance à de la pleine conscience où on prend le temps de porter attention à ses sensations et à l’environnement autour de soi. « L’image d’être assis pendant des heures à méditer rejoint sûrement moins les gens, alors que romantiser sa vie, c’est d’être en pleine conscience à travers l’action. »
Et nul besoin de passer de longs moments à cette pratique, explique-t-elle. Oui, ça peut être de prendre cinq bonnes minutes pour savourer son café du matin, mais la philosophie peut être transposée aux tâches déjà sur sa liste. On fait la vaisselle ? On s’accompagne d’une liste de lecture personnalisée. On se rend à l’épicerie ? On adopte une attitude curieuse, et pourquoi pas, de gratitude, suggère la travailleuse sociale.
Ça peut nous amener à poser un regard différent sur des gestes quotidiens qu’on ne voyait pas, un regard plus doux.
Emmanuelle Parent, cofondatrice et directrice générale du CIEL.
La créatrice de contenu Naomi Auger avoue romantiser sa vie depuis longtemps – même avant les réseaux sociaux. Elle l’explique par son côté épicurien, mais c’est plus encore pour elle : « c’est de rendre sa vie agréable, même dans la banalité du quotidien ». Ça ne veut pas dire que ces moments sont parfaits, rappelle-t-elle. « Tu peux romantiser ta vie dans ta cuisine qui n’en est pas une d’architecte. » Pour Pénélope Leblanc, c’est aussi « de voir de la beauté dans le désordre ».
Le phénomène de romantiser sa vie n’est pas non plus un déni de la réalité ou des difficultés du quotidien, explique Charlie-Maud Gingras. Et c’est loin d’être des actions égoïstes. « Si on ne se nourrit pas nous-mêmes, c’est difficile d’être capable d’avoir l’espace pour les autres », soutient-elle.
Romantiser son quotidien peut se faire à petites doses, recommande la travailleuse sociale. « Notre cerveau va donc s’entraîner à voir le beau », explique-t-elle. Il faut toutefois faire attention à ne pas tomber dans le perfectionnisme ou la performance, rappelle-t-elle.
Cadre
#cottagecore
Une étudiante de l’Université de Malmö, en Suède, s’est penchée en 2022 sur l’esthétique du « cottagecore » sur les réseaux sociaux pour sa thèse de maîtrise. Selon ses recherches, les gens imaginaient une « alternative au capitalisme », et une échappatoire durant la pandémie, par l’entremise de ces images idéalisées et romantisées de la vie rurale.
Un 5 à 9 (après le 9 à 5) plus réaliste
Une autre tendance a émergé sur les réseaux sociaux : des routines de soir aucunement idéalisées. « Tu vois les gens être super ordinaires, se faire à manger simplement, comme des pâtes, écouter la télé et dormir », expose Emmanuelle Parent. Le phénomène a peut-être été popularisé pour faire un pied de nez à l’injonction de romantiser sa vie, suppose la cofondatrice du CIEL. La créatrice de contenu Naomi Auger, qui fait également ce genre de contenu, croit que celui-ci répond à un réel besoin. « Les vidéos qui fonctionnent le mieux ce sont celles où je suis chez moi en train de faire la vaisselle et de me poser des questions existentielles », illustre-t-elle.