Clin d’œil
Par : Samir Abdel Ghany
Comment Romany Samir parvient-il à une telle liberté créatrice ? Comment passe-t-il de l’univers des icônes religieuses des églises, avec ses traditions solidement ancrées et ses représentations transmises de génération en génération, à cet espace de liberté, de jeu, de malice et de fantaisie ? Quel chemin a-t-il parcouru pour parvenir à cette simplicité qui nous étonne et nous pousse à nous interroger sur la distance entre une main qui maîtrise les règles de son art et un esprit qui s’accorde le droit d’explorer, d’oser et de laisser libre cours à sa folie créatrice ?
Face à son travail, je ne peux m’empêcher de m’interroger sur cette transformation. Par sa dimension spirituelle et son langage visuel, l’icône peut constituer une véritable école de patience, de contemplation et de respect du détail. Mais l’enfant talentueux qui habite Romany semble avoir puisé dans cet apprentissage les ressources nécessaires, avant de partir à la recherche de sa propre voix : une voix qui conserve quelque chose de cette sérénité, tout en laissant l’imagination ouvrir de nouvelles portes, sans nécessairement savoir où elles le conduiront.


Ce qui me frappe surtout, c’est que cette liberté ne semble ni relever d’une décision théorique ni traduire une volonté affichée de briser les règles. Elle s’apparente davantage à un état d’esprit que l’artiste retrouve dans l’acte de création, lorsqu’il fait confiance à sa main et se met à l’écoute de ses sensations, permettant ainsi à l’imprévu de prendre part à la naissance de l’œuvre. Peut-être est-ce précisément à cet instant, lorsque la peur de l’erreur s’efface, que commence cette véritable envolée créatrice, singulière et inimitable.

Cette sérénité lui vient-elle de sa famille ? D’une épouse et d’enfants qui l’encouragent et lui préservent un espace à lui, où il peut expérimenter, se tromper et recommencer ? De quoi un artiste a-t-il besoin, sinon d’un foyer qui accueille ses préoccupations créatrices et d’un amour qui lui accorde du temps, sans lui demander à chaque instant de justifier ce qu’il fait ? Derrière ce jeu si joyeux se trouve peut-être une sécurité quotidienne, discrète, qui ne se manifeste pas directement dans les œuvres, mais donne à leur auteur la force de poursuivre son chemin.

Madame Sawsan, la directrice de la galerie, aurait-elle également joué un rôle dans cette histoire ? Sa confiance en lui et l’occasion qu’elle lui a offerte lui ont-elles ouvert une fenêtre sur des possibilités qu’il n’avait pas encore explorées ? Il arrive qu’un artiste ait besoin d’un regard qui croie en son travail alors même que celui-ci est encore en devenir, ainsi que d’un lieu prêt à accueillir ses recherches. Il se sent alors libre d’oser un pas supplémentaire, avant de découvrir que ce pas ouvre sur tout un chemin qu’il lui reste à parcourir, avec un objectif vers lequel avancer.
Les pièces de mosaïque elles-mêmes détiennent peut-être une partie de la réponse. Ces petits fragments invitent à assembler, à recomposer, à réinventer, tout en offrant à la main la possibilité de réfléchir en travaillant. Une pièce en appelle une autre, une association de couleurs suggère une possibilité, et cette possibilité ouvre la voie à l’émerveillement. J’imagine ainsi le dialogue de Romany avec la matière : un dialogue nourri d’expérience et de patience, mais aussi de la curiosité d’un enfant qui veut découvrir ce qui se produira s’il place tel fragment à côté de tel autre.
Est-ce cette petite part de folie que nous aimons attribuer aux créateurs ? Ou plutôt cette audace qui pousse l’artiste à faire confiance à son intuition, même lorsqu’il ne parvient pas à l’expliquer ? La proximité avec Dieu et la sérénité que procure la foi contribuent-elles, elles aussi, à libérer l’âme de ses inquiétudes ? Les questions sont nombreuses. Je n’en possède pas les réponses et ne souhaite pas transformer ces interrogations en certitudes sur le parcours de l’artiste.

Il me suffit d’éprouver le bonheur que me procurent les œuvres de Romany et de suivre son succès, d’une exposition à l’autre. Je me réjouis de sa capacité à poursuivre ses explorations et à faire de la simplicité le fruit d’une recherche, un espace où se rencontrent la maîtrise du geste et la spontanéité. Peut-être est-ce là le plus beau cadeau de cette rencontre : elle ravive en moi le désir de regarder, de découvrir et d’accueillir l’art avec un cœur ouvert.
Cette lecture, empreinte d’affection, est une tentative de m’approcher du secret de la joie qui émane de ses œuvres, sans prétendre en percer tous les mystères. Car rien ne saurait remplacer la rencontre directe avec les créations elles-mêmes. Elles habillent aujourd’hui les murs de la galerie Droub et attendent ceux qui voudront leur consacrer du temps et leur regard.
L’invitation est ouverte à tous : venez découvrir l’exposition, visible jusqu’à la mi-novembre, partager avec Romany le plaisir de jouer avec les pièces de mosaïque et goûter, à votre tour, à cette joie que l’art sait éveiller en nous.





