Récit d’un lieu
À l’approche du mois de Ramadan, la rue Al-Moezz, dont les monuments semblent silencieux le reste de l’année, se transforme en une scène à ciel ouvert où les âmes rencontrent la pierre, et où passé et présent se côtoient dans un tableau humain vibrant de vie.
Le jour, elle apparaît comme une page d’un livre ancien : mosquées, madrasas et demeures historiques s’alignent de part et d’autre, témoins de siècles d’histoire. Mais à l’approche de l’appel à la prière du maghreb, le décor change et la véritable histoire commence. Les lumières colorées s’illuminent, les lanternes suspendues aux balcons scintillent, les parfums des mets se mêlent à la fumée de l’encens, et la rue devient un espace partagé, bien plus qu’un simple passage.
Connue autrefois sous le nom de « la Grande Rue » ou « la Qasaba du Caire », la Rue Al-Moezz constitue le cœur battant du Caire historique. Elle s’étend de Bab Zuweila au sud jusqu’à Bab al-Futuh au nord, traversant la vieille ville parallèlement à l’ancien canal du Khalig. Elle fut l’artère principale autour de laquelle se sont structurées la vie politique, spirituelle et économique de la capitale.
Fondée à l’époque de la dynastie fatimide, Le Caire fut urbanistiquement organisé autour de cet axe central qui divisait la ville en deux parties presque égales. La rue devint alors le centre névralgique de l’administration de l’État, des pratiques religieuses et de la vie quotidienne, rôle qu’elle conserva au fil des siècles.

Au début du VIIᵉ siècle de l’Hégire (XIIIᵉ siècle), durant l’époque mamelouke, la rue connut de profondes transformations. Les invasions qui frappèrent le Levant et l’Irak provoquèrent des vagues de migrations vers l’Égypte, entraînant l’expansion urbaine au-delà des murailles fatimides. Les nouveaux quartiers furent intégrés à l’ancienne enceinte, et la Grande Rue se dota d’un ensemble complet d’édifices religieux, éducatifs, médicaux, commerciaux et résidentiels. Elle devint alors le principal centre des monuments islamiques d’Égypte et l’axe économique majeur du Caire mamelouk, s’étendant au-delà des remparts, de la zone d’Al-Husseiniya au nord jusqu’au sanctuaire d’Al-Nafisa au sud.
Au fil du temps, la rue porta plusieurs noms — « la Grande Rue », « la Qasaba du Caire » ou encore « la Grande Qasaba du Caire » — avant d’adopter son nom actuel en 1937, en hommage au calife fatimide Al-Moezz li-Din Allah, fondateur du Caire. Né à Mahdia en 319 de l’Hégire, il fut le premier calife fatimide à entrer en Égypte après sa conquête en 358 H, marquant le début d’une nouvelle ère dans l’histoire du pays.
Aujourd’hui, la rue abrite près de 29 monuments islamiques offrant un panorama complet de l’histoire islamique de l’Égypte, du Xe au XIXe siècle, de l’époque fatimide aux périodes ayyoubide et mamelouke, jusqu’à l’ère de la dynastie de Mohammed Ali. Ces édifices — religieux, résidentiels, commerciaux ou défensifs — cohabitent avec des marchés et des ateliers d’artisanat traditionnel qui insufflent à l’endroit une atmosphère unique, mêlant patrimoine historique et vie contemporaine.





