La scène aurait pu rester une simple séquence d’une tournée administrative parmi tant d’autres. Elle est devenue un véritable phénomène sur les réseaux sociaux.
Dans une école publique de Qalyoubia, la directrice Saliha Abou El-Fadl Arafa s’est retrouvée face au gouverneur du gouvernorat lors d’une visite d’inspection. Interrogée sur l’état de son établissement, elle n’a ni esquivé les critiques ni tenté de minimiser les difficultés. Elle a répondu, documents à l’appui, en exposant les problèmes auxquels son école était confrontée et les démarches qu’elle affirme avoir entreprises pour y remédier.

Par : Hanaa Khachaba
La scène a immédiatement divisé les opinions : certains y ont vu le courage d’une fonctionnaire refusant de porter seule la responsabilité des défaillances d’un système administratif ; d’autres pourraient y voir, au contraire, une situation révélatrice des limites d’un modèle dans lequel les responsables locaux sont parfois amenés à compenser eux-mêmes les insuffisances de l’administration.
Quand défendre son établissement devient un acte de courage
Ce qui a frappé dans cette séquence, c’est d’abord l’attitude de la directrice.
Elle ne s’est pas contentée de répondre verbalement. Elle a présenté des courriers, des demandes et des documents destinés à démontrer que les difficultés constatées n’étaient pas apparues du jour au lendemain et qu’elles avaient, selon elle, fait l’objet de signalements répétés.
Cette attitude explique sans doute l’engouement qu’elle a suscité. Dans un environnement administratif souvent perçu comme très hiérarchisé, voir une responsable locale répondre calmement à une autorité supérieure et défendre publiquement son établissement peut être interprété comme un acte de courage.
D’où la comparaison qui s’est rapidement imposée sur les réseaux sociaux avec « Abla Hikmat », la directrice d’école devenue une figure populaire de la télévision égyptienne : une femme exigeante, engagée et convaincue que l’école doit être au service de l’élève avant tout.
Mais faut-il applaudir le fait que des enseignants paient de leur poche ?
C’est précisément ici que commence le véritable débat. Si l’affirmation selon laquelle la directrice et son adjointe auraient financé certaines réparations sur leurs fonds personnels était confirmée, faut-il y voir un admirable dévouement ? Oui, sur le plan humain. Mais non, nécessairement, sur le plan institutionnel. Car une école publique ne devrait pas dépendre de la générosité personnelle de ses responsables pour disposer d’installations électriques fonctionnelles, d’un réseau d’eau opérationnel, de sanitaires convenables ou de mobilier en bon état.
Le dévouement individuel peut temporairement pallier une défaillance. Il ne devrait jamais devenir un substitut au fonctionnement normal des institutions.
C’est toute l’ambiguïté de cette histoire : ce qui mérite d’être salué chez la directrice peut simultanément constituer un motif d’inquiétude pour le système dont elle fait partie.
La responsabilité de qui ?
La question ne devrait donc pas être uniquement : « La directrice a-t-elle bien fait son travail ? »
Il faudrait aussi demander : pourquoi a-t-elle dû multiplier les demandes pour obtenir un gardien ? Pourquoi les problèmes d’eau, d’électricité ou d’assainissement ont-ils persisté ? Et surtout, que se passe-t-il entre le moment où un directeur signale un problème et celui où l’administration intervient ?
L’existence de plusieurs courriers administratifs, si elle est établie, pose une question fondamentale : à quoi sert le signalement si celui-ci ne débouche pas sur une intervention effective ? Il serait injuste, dans ces conditions, de réduire l’état d’une école à la seule responsabilité de sa direction. Une directrice peut organiser, superviser, mobiliser et alerter. Elle ne peut pas, à elle seule, résoudre toutes les défaillances structurelles d’un établissement.
Le risque de transformer le dévouement en obligation
Il existe également un autre danger. Lorsque la société célèbre une directrice parce qu’elle aurait dépensé son propre argent pour son école, elle peut involontairement créer une norme dangereuse : celle selon laquelle le « bon » responsable serait celui qui accepte de compenser les insuffisances de l’administration avec ses ressources personnelles.
Or, le dévouement professionnel ne devrait pas être mesuré à la capacité financière d’un fonctionnaire à réparer les défaillances de son institution.
La véritable réussite serait plutôt qu’un directeur puisse signaler un problème, que l’administration compétente l’enregistre, qu’un budget soit mobilisé et que la réparation soit effectuée dans un délai raisonnable.

Au-delà de « l’héroïne des réseaux sociaux »
La popularité soudaine de Saliha Abou El-FadlArafa dit donc quelque chose qui dépasse largement sa propre personne. Elle révèle une attente profonde de la société égyptienne : celle de voir les responsables publics assumer leurs responsabilités, mais aussi celle de voir les administrations répondre efficacement aux problèmes qui leur sont signalés. Il serait facile de faire de cette directrice une héroïne et de s’arrêter là. Il serait plus utile de considérer son histoire comme un signal d’alarme. Si elle a réellement fait preuve de courage, elle mérite d’être reconnue pour cela. Si elle a réellement utilisé ses propres ressources pour réparer son école, elle mérite d’être remerciée pour son dévouement — tout en se demandant pourquoi elle a été amenée à le faire.Et si les documents qu’elle a présentés démontrent que les problèmes avaient été signalés à plusieurs reprises sans réponse satisfaisante, alors la question ne concerne plus seulement une école de Qalyoubia.
Elle concerne la capacité d’un système éducatif à entendre ses propres alertes. Car une école ne devrait pas avoir besoin d’une directrice héroïque pour fonctionner normalement. Elle devrait pouvoir compter sur une administration qui fonctionne normalement !





