- Archives vivantes… les salons culturels, piliers de la pensée moderne en Egypte
“Sauvons la liberté, la liberté sauve le reste”, ainsi parlait l’écrivain français Victor Hugo, exprimant l’un des besoins humains les plus fondamentaux- en particulier pour l’intellectuel : la liberté d’expression.
Or, cette liberté ne s’est jamais pleinement incarnée dans un espace autant que dans les salons culturels, depuis leur apparition. Véritables forums d’échange et de pensée libre, ces salons se sont imposés au fil du temps comme l’un des derniers bastions de la parole affranchie, où les idées peuvent circuler, s’entrechoquer et se compléter dans un climat de respect et de diversité intellectuelle. C’est dans ces lieux de rencontre que le dialogue se nourrit de la différence, que les débats s’animent sans crainte de censure, et que la culture se construit dans la pluralité des voix.
Par Névine Ahmed
Récemment, le studio Ahmed Zewail, situé dans les locaux de la télévision nationale à Maspero, a vu affluer plusieurs grandes figures du paysage médiatique égyptien à l’occasion d’une nouvelle édition du Salon culturel de Maspero.
Le grand hôte de la cette première nouvelle version du Salon Maspero, était le ministre des Affaires étrangères, Dr Badr Abdel Aati, qui a fait la lumière sur les grandes et premières lignes de la diplomatie étrangère égyptienne. Parmi les personnalités présentes, on notait la participation remarquée de Fahmi Omar, Inès Gohar et Nihal Kamal, tous reconnus pour leur contribution majeure à l’histoire de l’audiovisuel en Egypte.
Le salon, devenu un rendez-vous incontournable du dialogue intellectuel et de la mémoire médiatique nationale, se veut un espace de réflexion, d’échange et de transmission entre générations de professionnels de la culture et de la communication.

Dr Abdel Aati a notamment parlé de la cause palestinienne et des positions égyptiennes inéchangeables à cet égard, ainsi que des principales crises régionales et les moyens de leur règlement, via les voies pacifiques, le dialogue et les négociations politiques.
Tout au long de l’Histoire, les salons culturels ont toujours occupé une place de choix dans la vie intellectuelle égyptienne, constituant des espaces d’influence, de débat et de liberté d’expression. Ces cercles de pensée ont marqué leur époque par la richesse des échanges qu’ils ont permis et par les figures illustres qu’ils ont réunies.
Découvrez quelques-uns des salons culturels les plus emblématiques et les plus célèbres, qui ont laissé une empreinte durable sur le paysage culturel, tant en Egypte que dans le monde.
1- Le salon de May Ziadé : Foyer intellectuel au cœur de l’Egypte moderne
Parmi les salons littéraires les plus emblématiques de l’histoire culturelle égyptienne, le salon de May Ziadé, qui occupait une place de premier plan. Organisé tous les mardis dans sa résidence au Caire, ce cercle intellectuel, animé par celle que l’on surnommait la “fiancée de la littérature”, a rayonné pendant près de 20 ans, attirant les plus grandes figures de la pensée, de la poésie et du débat.
Le salon de May Ziadé se distinguait par la diversité de ses thématiques et la pluralité des opinions qui s’y exprimaient librement. On y retrouvait, entre autres, le savant d’Al-Azhar Moustafa Abdel Razek, dialoguant avec son opposant idéologique de toujours, le médecin et penseur Chibli Choumayyil, fervent défenseur du darwinisme.

Cette ouverture au débat contradictoire était également illustrée par les échanges entre le poète Moustafa El-Rafei et le penseur Abbas Mahmoud El-Akkad, figures majeures de la littérature arabe contemporaine. Ce climat de dialogue ouvert et respectueux a d’ailleurs conduit Taha Hussein, doyen de la littérature arabe, à qualifier ce salon de véritable “modèle démocratique” dans le champ intellectuel.
Le salon a également accueilli d’illustres invités, à l’instar de l’Emir des poètes Ahmed Chawqi, du juriste et homme politique Abdel Aziz Fahmi, ou encore du grand poète Khalil Moutran, tous séduits par l’érudition et le charisme de leur hôtesse.
Véritable carrefour des idées et symbole de la modernité culturelle arabe, le salon de May Ziadé reste, aujourd’hui encore, une référence dans l’histoire du dialogue intellectuel au Moyen-Orient.
2- Le salon d’Al-Akkad : Des jours inoubliables
Chaque vendredi matin, dans sa demeure de Héliopolis au Caire, l’écrivain, penseur et journaliste Abbas Mahmoud El-Akkad tenait l’un des salons culturels les plus influents de la première moitié du XXe siècle. Véritable institution intellectuelle, le salon d’Al-Akkad réunissait des esprits brillants autour de débats intenses portant sur des sujets philosophiques, littéraires, critiques ou sociaux, dans une atmosphère empreinte de rigueur et de passion intellectuelle.
Les discussions, souvent animées, pouvaient durer des heures, tant les idées s’y confrontaient avec profondeur et liberté. Ce cercle a vu défiler des figures majeures de la vie culturelle égyptienne, parmi lesquelles Anis Mansour, Ahmed Hamdi Imam, Mohamed Taher El-Gabalawy, Abdel Hay Diab, Taher El-Tanahi, ou encore Abdel Rahman Sedki.

Témoin privilégié de ces échanges, Anis Mansour en a tiré un ouvrage mémorable, publié aux éditions Al-Shorouk sous le titre évocateur : “Dans le salon d’Al-Akkad, nous avons vécu des jours”. Véritable chronique intellectuelle de toute une époque, ce livre constitue aujourd’hui une référence incontournable pour comprendre les enjeux culturels, esthétiques et politiques qui traversaient l’Égypte dans les décennies centrales du XXe siècle.
Au fil des années, le salon d’Al-Akkad est devenu plus qu’un simple lieu de rencontre : un espace de formation intellectuelle, un atelier de pensée critique, et un témoignage vivant de l’âge d’or de la culture égyptienne.
3- Le salon d’Ahmed Teymour : Une nuit de poésie, de savoir et d’éveil intellectuel
Parmi les salons culturels les plus vivants et les plus éclectiques de la scène littéraire égyptienne, le salon du poète Ahmed Teymour qui occupait une place à part, tant par son orientation que par l’ambiance qui y régnait. Organisé chaque tous les mercredis soir, souvent dès 22h00 jusqu’aux premières heures du matin, ce rendez-vous hebdomadaire était bien plus qu’un simple cercle poétique.
Axé initialement sur la poésie, cœur de l’inspiration d’Ahmed Teymour, le salon s’est rapidement ouvert à toutes les formes d’expression intellectuelle, accueillant des figures de renom issues des mondes de la littérature, de la politique, de l’économie, mais aussi des sciences et de la recherche appliquée. Chaque invité y trouvait un espace pour partager son parcours, ses expériences humaines et professionnelles, mais aussi pour débattre librement avec un public curieux et engagé.

L’un des objectifs fondamentaux de ce salon était d’enrichir la culture générale des participants à travers une diversité de thèmes et de points de vue, dans un esprit de transmission, de dialogue et d’éveil intellectuel. Ahmed Teymour entendait ainsi faire de son salon un véritable laboratoire du savoir et un lieu de réflexion éclairée, contribuant à la construction d’un esprit critique et éclairé chez ses invités.
Ce salon, à la croisée des disciplines, aura marqué toute une génération de jeunes auteurs, penseurs et passionnés, en leur offrant un espace d’expression unique et un modèle inspirant de vie culturelle ouverte et plurielle.





