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Un demi-siècle après “L’Orientalisme”: Comment le Mondial 2026 met-il à l’épreuve le regard de l’Occident sur les Arabes ?

par Le progres Staff
July 5, 2026
in Articles
Un demi-siècle après "L'Orientalisme": Comment le Mondial 2026 met-il à l'épreuve le regard de l'Occident sur les Arabes ? 1 - Le Progrès Egyptien
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Un demi-siècle après "L'Orientalisme": Comment le Mondial 2026 met-il à l'épreuve le regard de l'Occident sur les Arabes ? 3 - Le Progrès Egyptien

Par : Taha Ziyada

Les Arabes ne sont plus de simples invités de la Coupe du monde, ni une simple présence symbolique en marge du plus grand événement sportif de la planète. Dans cette édition coorganisée par les États-Unis, le Canada et le Mexique, ils affichent la participation la plus massive de leur histoire, avec huit sélections nationales, aux côtés d’une élite des plus grandes stars du football.

En tête de file : le capitaine de l’équipe égyptienne Mohamed Salah, l’un des joueurs majeurs de la Premier League de ces dix dernières années, mais aussi des joueurs qui redessinent les frontières mêmes de l’identité européenne, à l’image du jeune prodige de l’équipe d’Espagne, Lamine Yamal.

Près d’un demi-siècle après la parution de l’ouvrage fondateur d’Edward Said, L’Orientalisme, le Mondial 2026 semble être bien plus qu’un simple tournoi de football. Il offre une occasion rare de tester une question omniprésente dans la pensée, la politique et la culture depuis des décennies : la manière dont les Arabes sont perçus a-t-elle réellement changé, ou les vieux clichés se sont-ils simplement réinventés dans un langage plus moderne ?

Lorsqu’Edward Said publie son livre en 1978, il n’écrit pas sur le football, mais sur la façon dont la culture occidentale a façonné l’image de « l’Orient » à travers la littérature, l’histoire, la politique et les médias. Son objection ne portait pas sur l’existence d’une différence entre l’Orient et l’Occident, mais sur le droit d’une seule partie à définir l’autre, à produire son image et à la présenter au monde comme une vérité objective alors qu’elle n’était, bien souvent, que le reflet de rapports de force plutôt qu’une description de la réalité.

Le lien entre cette idée et la Coupe du monde peut sembler lointain à première vue, pourtant le sport n’a jamais été isolé de la politique ou de la culture. Les stades ne sont pas de simples espaces de compétition ; ils sont devenus des tribunes mondiales où se façonnent les représentations des nations et des peuples, et où les identités nationales, culturelles et religieuses sont éprouvées devant un public de milliards de téléspectateurs. Si le roman, le cinéma et la presse ont contribué, à l’époque de Said, à façonner l’image de l’Orient, le football est devenu aujourd’hui l’un des vecteurs les plus influents pour reproduire ou, au contraire, réviser cette image.

Le Mondial 2026 intervient dans un contexte international d’une sensibilité extrême. La guerre à Gaza n’est pas restée confinée aux champs de bataille : elle s’est étendue aux stades, aux tribunes et aux réseaux sociaux, ravivant le débat sur les frontières entre sport et politique. De plus, les difficultés rencontrées par certains athlètes palestiniens pour participer et se déplacer ont soulevé de nouvelles questions sur l’universalité du sport et ses limites lorsqu’il croise les conflits internationaux.

Dans ce contexte, invoquer Edward Said n’est pas tant une commémoration d’un livre fondateur qu’une tentative de lire le présent avec ses outils critiques. Le Mondial 2026 ne teste pas seulement les capacités des équipes arabes, il teste aussi la manière dont leur histoire sera racontée, les images qui seront construites autour d’elles, et qui détiendra le droit de les formuler. La compétition ne se joue pas uniquement pour le trophée ; elle s’étend, de façon moins visible mais plus percutante, à la bataille de la représentation, de l’identité et du récit.

Mohamed Salah… Le succès suffit-il à changer l’image ?

Quand des dizaines de milliers de supporters scandent le nom de Mohamed Salah dans le stade d’Anfield, ils ne célèbrent pas seulement l’un des plus grands buteurs de Liverpool de l’ère moderne. Ils célèbrent un joueur arabe et musulman qui est devenu, en quelques années, partie intégrante de la mémoire collective d’un public anglais réputé pour ses traditions footballistiques rigides. La scène dépasse les frontières du sport : elle révèle comment l’accomplissement peut ouvrir un débat plus large sur l’identité, l’appartenance et l’image que l’autre se fait de vous.

Le capitaine de la sélection égyptienne n’est pas parvenu à ce statut parce qu’il représente «l’Arabe» ou « le Musulman », mais parce qu’il s’est imposé, saison après saison, comme l’une des figures majeures du football mondial.

Cependant, son succès n’a pas effacé les questions liées à son identité ; il leur a plutôt donné un nouveau contexte. Salah a préservé sa présence religieuse et culturelle sans jamais la transformer en discours politique ou en outil de propagande. Sa prosternation de gratitude (Sajda) après ses buts, son jeûne pendant le Ramadan et ses œuvres caritatives font naturellement partie de sa personnalité, et non des éléments exceptionnels qu’il cherche à instrumentaliser.

C’est là que réside le paradoxe qui rend l’expérience de Mohamed Salah digne de réflexion. Au lieu de voir son identité réduite aux stéréotypes qui ont longtemps poursuivi les Arabes et les musulmans, les faits se sont imposés à une part importante du discours médiatique et du public sportif. Il n’est plus possible de parler d’un joueur arabe à travers des moules préconçus, car les performances sur le terrain ont devancé et bousculé les préjugés.

Pourtant, le succès de Salah ne signifie pas nécessairement que les stéréotypes ont disparu. Dans certains discours médiatiques, il continue d’être présenté comme «l’exception » : le joueur qui a dépassé l’image traditionnelle, et non le joueur qui révèle, fondamentalement, les limites de cette image.

La différence entre les deux n’est pas simplement linguistique ; elle reflète deux manières distinctes de concevoir l’identité : la première voit le succès comme une entorse temporaire à la règle, tandis que la seconde la considère comme la preuve que la règle elle-même avait besoin d’être révisée.

Dès lors, le parcours de Mohamed Salah s’apparente à un test quotidien des idées soulevées par Edward Said, bien que dans un contexte totalement différent. La question ne porte plus sur la manière de présenter l’Arabe dans le roman, le cinéma ou la presse, mais sur la façon dont sa présence est décodée dans l’une des industries culturelles les plus influentes au monde : le football. Ici, la question n’est pas : «Salah a-t-il changé l’image de l’Arabe ? », mais plutôt : « Son parcours a-t-il poussé certains discours à reconsidérer la manière dont ils ont façonné cette image pendant des décennies ? »

Mais si Mohamed Salah teste les limites de l’acceptation de l’Arabe lorsqu’il réalise un succès exceptionnel en Europe, Lamine Yamal pose une question encore plus complexe : que se passe-t-il lorsque l’Arabe ne vient pas en Europe, mais fait partie intégrante de l’Europe elle-même ?

Lamine Yamal… Quand « l’autre » devient une partie du « nous »

La prosternation de Lamine Yamal après avoir inscrit l’un de ses buts n’a duré que quelques secondes, mais elle a suffi à dépasser le cadre de la célébration sportive. Alors que des millions de supporters y ont vu une expression personnelle de gratitude, elle a ravivé, dans certains cercles politiques et médiatiques, un vieux débat sur l’identité et l’appartenance en Europe. Il ne s’agissait plus de parler du talent d’un joueur exceptionnel, mais de ce que sa présence incarne, et de savoir si son succès redéfinit l’image même de l’Europe.

Le cas de Lamine Yamal diffère de celui de Mohamed Salah sur un point fondamental. Salah est une star arabe qui a construit son succès en Europe, tandis que Lamine est un enfant de l’Europe. Né et élevé en Espagne, formé footballistiquement dans ses académies, il porte le maillot de sa sélection nationale et est perçu comme l’un des visages majeurs de l’avenir du football espagnol.

Pourtant, ses origines marocaines et son appartenance musulmane ne sont jamais absentes des nombreux débats qui accompagnent sa carrière, en particulier dans certains discours de droite qui continuent de percevoir l’immigration et le multiculturalisme comme un défi à l’identité nationale.

Ici, la question dépasse les frontières du football. Si la citoyenneté, la langue, la culture et l’accomplissement sportif ne suffisent pas, aux yeux de certains, à clore le débat sur l’appartenance, c’est que le problème ne relève plus de l’identité légale, mais de l’identité imaginaire. C’est-à-dire l’image qu’une société se dessine d’elle-même, et les frontières symboliques qu’elle trace entre le « nous » et « l’autre ».

C’est là, dans son essence, l’une des problématiques soulevées par Edward Said, même si le terrain a changé. La représentation ne se limite pas à la manière dont est perçu celui qui vient de l’extérieur, elle s’étend aussi à la façon dont est considéré celui qui fait désormais partie de l’intérieur. C’est pourquoi la polémique entourant Lamine Yamal ne raconte pas seulement l’histoire d’un joueur talentueux, mais aussi les mutations que traversent les sociétés européennes elles-mêmes, alors qu’elles redéfinissent le sens de l’appartenance nationale face à une réalité plus diverse que jamais.

À l’inverse, Lamine Yamal incarne un autre visage de l’Europe contemporaine : une Europe qui ne se réduit plus à une seule identité ou à une seule origine, mais qui est le produit d’une longue histoire d’immigrations et d’interactions culturelles. C’est pourquoi sa présence sous le maillot de la sélection espagnole ne teste pas seulement la capacité de la société à accepter la pluralité, elle teste aussi la capacité du discours public à s’affranchir des classifications qui réduisent les individus à leurs origines ethniques ou religieuses.

Le paradoxe le plus révélateur est sans doute que la question posée par Lamine Yamal n’est pas : « L’Occident accepte-t-il l’Arabe ? », mais plutôt : «Peut-il regarder l’Arabe comme une composante naturelle du “nous”, et non comme une exception qui nécessite une explication ? » Dès lors, il ne s’agit plus d’un joueur de football, mais de l’avenir du concept de citoyenneté dans des sociétés où la diversité est devenue une réalité, et non une anomalie.

Sous cet angle, Mohamed Salah et Lamine Yamal semblent tester deux niveaux différents d’une même question. Le premier a rouvert le débat sur l’image de l’Arabe lorsqu’il accède à un succès planétaire, tandis que le second déplace ce débat vers une étape plus complexe, où l’identité elle-même est soumise à révision. Et si le succès des individus révèle les limites des stéréotypes, la présence arabe collective au Mondial 2026 pose une question plus large : est-il encore possible de parler de « l’Arabe » au singulier ?

Huit manières de représenter l’identité arabe

Si Mohamed Salah et Lamine Yamal ont offert deux modèles différents de représentation de l’identité arabe dans l’espace sportif mondial, le Mondial 2026 élargit le débat. La présence arabe dans cette édition ne se limite pas à des stars qui se sont fait un nom dans les plus grands clubs européens, elle se matérialise également par la participation de huit sélections, chacune ayant son expérience sportive, sa trajectoire historique, son contexte culturel et sa propre vision du football.

L’importance de cette présence réside dans le fait qu’elle affaiblit, peut-être pour la première fois, la possibilité de réduire les Arabes à une seule image.

L’Égypte n’est pas le Maroc, le Maroc n’est pas l’Arabie Saoudite, et l’Arabie Saoudite n’est pas les Émirats arabes unis. De même, les expériences de l’Irak, du Qatar, de la Tunisie, de l’Algérie et de l’Jordanie diffèrent par leur histoire footballistique, la structure de leurs institutions sportives, leur relation avec le public, et même leur philosophie de jeu. Ce qui unit ces sélections, c’est l’appartenance à un espace culturel et linguistique commun, et non une uniformité d’expérience, d’identité ou de trajectoire.

Ici, la question de la représentation prend une nouvelle dimension. Au lieu de parler de « l’Arabe » comme d’un modèle unique, le monde se retrouve face à une mosaïque d’expériences qu’il est difficile de réduire à un seul discours ou à un seul stéréotype.

Ce changement ne dépend pas tant du résultat des matchs que de l’ampleur de la présence elle-même. Plus la diversité augmente, plus la capacité d’un récit simpliste à contenir cette diversité ou à l’expliquer à travers des grilles de lecture préétablies diminue.

C’est peut-être là la transformation la plus marquante de ce Mondial 2026. La large participation arabe ne s’impose pas seulement comme un record chiffré, mais comme une invitation à repenser le concept même de « l’Arabe ». L’arabité n’est pas ici une identité fermée ou un modèle figé, mais un cadre civilisationnel qui accueille de multiples expériences nationales, qui se croisent sur certains aspects et diffèrent dans de nombreux détails.

Dans cette perspective, le terrain devient plus qu’une arène de compétition sportive : c’est un espace où cohabitent différents récits de l’identité arabe.

L’orientalisme à l’ère des algorithmes du Mondial

Lorsqu’Edward Said publie L’Orientalisme en 1978, les journaux, les livres et les universités comptaient parmi les principales institutions façonnant l’image de «l’Orient » dans l’imaginaire occidental. Aujourd’hui, les modes de production et de diffusion de cette image ont changé. Aux côtés des médias traditionnels, les réseaux sociaux, les diffusions sportives en direct et les algorithmes qui régissent le flux de contenus sont devenus des acteurs majeurs dans la configuration de ce que voient des millions d’êtres humains, de ce qu’ils partagent et de ce qui s’ancre dans leur mémoire collective.

La Coupe du monde est sans doute la manifestation la plus claire de cette mutation. Le tournoi ne se vit plus seulement dans les stades, mais sur des millions d’écrans et de smartphones. En quelques minutes, un but, une célébration, un geste spontané ou le commentaire d’un présentateur peuvent se transformer en un contenu visionné par des centaines de millions de personnes, contribuant ainsi à construire l’image d’un joueur, d’une sélection, ou même d’un peuple tout entier.

Le pouvoir ne se limite plus à celui qui écrit l’information ou commente le match ; il s’étend aux algorithmes qui décident quelles vidéos deviendront virales, quelles images occuperont le devant de la scène et quels récits disparaîtront sous le flot du contenu numérique. Ces algorithmes ne produisent pas le discours au sens traditionnel, mais ils influencent sa propagation et déterminent, dans une large mesure, ce qui devient visible et ce qui reste en marge de l’attention.

Dans ce contexte, la représentation de l’identité devient plus complexe qu’elle ne l’était à l’époque d’Edward Said. Mohamed Salah, Lamine Yamal ou n’importe quelle équipe arabe ne projettent pas leur image uniquement sur le terrain, mais à travers des milliers d’extraits, de commentaires et de réactions relayés par les plateformes numériques instant après instant. Une prosternation après un but, un geste de solidarité ou même une expression spontanée peuvent se transformer en un événement mondial réinterprété de diverses manières, selon les contextes politiques et culturels du public qui le reçoit.

Cependant, cette mutation n’a pas qu’un côté négatif. Si les plateformes numériques ont fourni un terrain fertile à la propagation des stéréotypes et des discours de haine, elles ont également offert aux joueurs et aux sélections une capacité sans précédent de porter leur propre récit, loin du monopole des institutions médiatiques traditionnelles. L’Arabe n’est plus un simple sujet sur lequel on écrit ; il possède désormais des tribunes à travers lesquelles il s’adresse directement à un public mondial, participant activement à façonner lui-même son image et son identité.

Près d’un demi-siècle après la parution de L’Orientalisme, la question de la représentation n’est plus confinée aux livres ou aux amphithéâtres universitaires. Elle s’est déplacée vers de nouveaux espaces, notamment les stades.

Lors du Mondial 2026, les sélections ne représentent pas seulement leurs patries ; elles représentent aussi leurs identités, leurs histoires et la manière dont elles souhaitent être perçues par le monde.

Le football ne peut, à lui seul, abattre un long héritage de stéréotypes, mais il possède une capacité exceptionnelle à ébranler les certitudes. Lorsque la performance s’impose, les préjugés reculent d’un pas, et la réalité devient plus convaincante que bien des conceptions héritées.

Ce que le Mondial 2026 révèle de plus important, c’est peut-être que les Arabes ne sont plus de simples objets de représentation pour les autres ; ils sont devenus plus aptes à représenter leur identité par eux-mêmes, à travers leurs accomplissements, leur présence et leur propre récit.

Cela ne signifie pas que les stéréotypes ont disparu, ni que la bataille de la représentation est définitivement gagnée, mais cela signifie que son équilibre n’est plus le même qu’il y a un demi-siècle.

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