Il existe moins d’une chance sur quarante-cinq millions de gagner le gros lot de la Loterie nationale britannique. Un niveau de probabilité inférieur à celui d’être touché par la foudre ou percuté par un asté – roïde, mais jugé suffisant par près de 70 % des sujets du royaume, qui achètent régu – lièrement leur billet. Comment expliquer un tel engouement ? Dans l’Athènes antique, les charges publiques de la cité étaient le plus souvent attribuées par tirage au sort, rapporte le Monde diplomatique édition février 2022. Alors que les élections profitaient aux aristocrates, dis – tribuant le pouvoir au gré de leur fortune et de leur élo – quence, le tirage au sort était conçu pour assurer l’égalité devant la loi (isonomia), fon – dée elle-même sur la liberté de parole (isegoria). Il réduisait les risques de sectarisme, de corruption et de constitution d’une classe politique supérieure, mettait fin aux manœuvres électorales inces- santes et permettait une redis- tribution plus équitable des ressources. Au cours de sa vie d’adulte, chaque Athénien libre de sexe masculin jouissait d’une grande chance d’accéder à une charge publique. «Il est considéré comme démocratique que les magis- tratures soient attribuées par le sort et comme oligarchique qu’elles soient électives», observait Aristote, en dépit du fait que la loterie «démocratique» n’était nullement accessible à toutes les classes de la société. «L’une des formes de la liberté, c’est d’être tour à tour gouverné et gouvernant», ajoutait-il. Dans le Royaume-Uni d’aujourd’hui, les joueurs de la Loterie nationale (National Lottery) éprouvent aussi le sentiment de contribuer à l’amélioration de leur pays, même si leur motivation pre – mière est moins égalitaire que celle évoquée par Aristote. «Chaque fois que vous jouez, le Royaume-Uni gagne», proclame le site offi- ciel de la Loterie nationale, première loterie d’État dans le monde à être administrée par des intérêts privés. Son opérateur, Camelot Group, un consortium de cinq sociétés multinationales, a donné aux machines de tirage des noms puisés dans la légende arthurienne — Guenièvre, Merlin, Excalibur… —, manière de suggérer que le premier acheteur de billet venu peut retirer l’épée du rocher et monter sur le trône, si telle est sa destinée.





